- Prologue – Aelion, La Main et Le Roi
- Chapitre 1 – L’aube de Valclarté
- Chapitre 2 – L’aiguille Florale
- Chapitre 3 – Les pierres de murmures
De nouveaux quartiers s’étendaient à présent au-delà des anciennes murailles, formant des faubourgs où les toits de chaume côtoyaient les premières maisons de pierre. La population avait doublé depuis les premières saisons – on croisait désormais des visages inconnus dans les rues, des familles venues s’installer depuis les hameaux environnants, attirées par la promesse d’une vie plus sûre. Les rues principales commençaient à être pavées de pierres plates soigneusement ajustées, permettant aux dames de la ville de marcher sans que l’ourlet de leurs robes de lin ou de velours ne soit souillé par la boue qui, autrefois, transformait chaque averse en épreuve pour les chaussures fines et les jupons brodés. De nouveaux étals apparaissaient chaque semaine, tissus, poteries, ou encore cuirs travaillés. Les tavernes affichaient complet le soir, les rires débordaient des portes ouvertes, et même les enfants jouaient dans les ruelles sans que leurs mères ne les surveillent avec cette inquiétude des premiers temps. On sentait dans l’air quelque chose de rare : la confiance. Il faisait bon vivre à Valclarté.
Ce matin-là, un cavalier franchit la porte est au petit trot. Son cheval, une bête robuste au poil gris moucheté de blanc, soufflait par les naseaux une vapeur qui se mêlait à la brume matinale. L’homme descendit de sa monture avec la raideur de celui qui a chevauché depuis un moment, ses bottes ferrées claquant sur les pavés encore humides de rosée. Il portait des vêtements de voyage épais, un manteau de laine brune renforcé aux épaules par des pièces de cuir cousues ainsi qu’un pantalon de toile rentré dans ses bottes lacées jusqu’aux genoux. Des gants en peau épaisse recouvraient ses mains. À sa ceinture pendait une sacoche de cuir usé, et dans sa main gauche, il tenait un pli scellé de cire grise. Son visage rougi par le vent et le froid des hauteurs portait cette expression fermée des montagnards.
Les gardes de la porte l’escortèrent jusqu’au château. Lyarra se tenait dans la salle des cartes lorsqu’un page vint la chercher. Doltan l’attendait déjà dans la petite salle d’audience, debout près de la fenêtre. Le messager était agenouillé au centre de la pièce, le front baissé, une main posée à plat sur sa poitrine dans le geste de soumission qu’on réserve aux souverains. Il tenait le pli dans son autre main, offert devant lui comme une offrande.
— Relevez-vous, dit Doltan d’une voix calme en s’approchant. Un homme qui a chevauché depuis les montagnes mérite mieux qu’un genou au sol.
Le messager se redressa avec lenteur, la démarche raide de celui dont les jambes ne savent plus plier autrement qu’à cheval, et inclina légèrement la tête en signe de gratitude envers le roi. Il tendit le message scellé. Doltan prit le pli. La cire était encore froide sous ses doigts, presque gelée, gardant la morsure du vent des hauteurs. Il la brisa d’un geste net et déplia le parchemin. Ses yeux parcoururent les lignes.
— Une invitation, dit-il en levant les yeux vers Lyarra qui venait d’entrer. De Haute-Crête.
Lyarra s’approcha. L’écriture était nette, sans fioritures. Pragmatique.
Roi Doltan Solarion,
Vos patrouilles veillent sur les routes, vos marchands tiennent parole, et vos forgerons honorent leur art. J’aimerais vous recevoir à Haute-Crête afin que nous échangions sur les moyens d’unir nos efforts pour le bien de nos peuples.
Osanna Seigneur de Haute-Crête
Doltan referma le pli et se tourna vers le messager.
— Haute-Crête. Parlez-moi de votre cité. Quelle sorte de ville est-ce ?
Le messager sembla légèrement surpris qu’on lui demande son avis, mais répondit d’une voix grave, rauque d’avoir avalé trop de vent froid.
— La cité est bâtie sur un éperon rocheux, au pied des montagnes. On la voit de loin quand le ciel est clair, les toits d’ardoise brillent comme de l’argent mouillé. Nous ne vivons pas de la terre comme dans les plaines même si nous avons quelques plantations d’orge ou de seigle pour les céréales. Nos gens vivent du bois de la montagne, de la laine et la viande de leurs moutons, et du fer qu’ils tirent des mines des contreforts.
Il marqua une pause, cherchant ses mots.
— C’est avant tout une cité marchande. Les tissus de nos tisserands résistent aux pires hivers. Nos forgerons nains savent travailler le fer des montagnes, qui est plus dur que celui des plaines.
— Et la défense de la ville ? Vous êtes isolés dans les montagnes, demanda Lyarra.
Le messager hocha la tête.
— Nous ne sommes pas des guerriers, madame, mais nous savons nous défendre. Quand on vit en montagne, on apprend vite que la faiblesse invite les loups à festoyer.
Doltan acquiesça lentement.
— Et combien de temps faut-il pour rejoindre Haute-Crête depuis Valclarté ?
— Un cavalier seul peut y arriver en dix jours, peut-être huit si la météo est clémente. Mais avec une escorte et des provisions, comptez deux semaines. La route monte vers le nord-ouest, suit les collines basses pendant les deux premiers jours, puis grimpe vraiment ensuite. Les cols peuvent être traîtres, surtout si on ne les connaît pas. Et les charrettes n’aiment pas les pentes raides ni les sols rocheux.
Doltan échangea un regard avec Lyarra.
— Deux semaines. Il faudra prévoir en conséquence.
Il se tourna à nouveau vers le messager.
— Dites à Osanna que nous viendrons. Le temps de rassembler ce qu’il faut pour une telle route. Une semaine de préparatifs devrait suffire.
Le messager inclina la tête.
— Elle m’a dit de vous transmettre ceci, Sire : “Quand il sera prêt. Pas avant. Les montagnes ne bougent pas pour les impatients.”
Doltan eut un petit rire.
— Sage conseil. Vous logerez ici cette nuit ainsi, et vos chevaux seront nourris et reposés. Vous repartirez demain matin avec notre réponse officielle. Que l’on prépare également un bon repas chaud pour cet homme.
Le messager accepta d’un hochement de tête et remercia humblement. L’intendant lui fit signe de le suivre pour l’accompagner dans les cuisines. Doltan se tourna vers Lyarra.
— Prépare une escorte. Assez légère pour ne pas avoir l’air d’envahir les montagnes, mais suffisamment armée pour décourager les bandits. Une dizaine d’hommes devrait suffire. Et fais prévenir Torven.
Lyarra leva un sourcil.
— Le forgeron ? Pour une mission diplomatique ?
— Haute-Crête vit de ses forges autant que de ses tissus, répondit Doltan. Torven saura juger de leur travail. Et si nous voulons établir des liens commerciaux, autant que nos artisans se parlent directement.
Il marqua une pause.
— Et puis, j’ai envie de voir sa tête quand il découvrira leurs ateliers, dit-il en riant.
Le soleil montait déjà haut dans le ciel quand elle traversa la cour en direction du quartier des forges. On entendait Torven avant de le voir, sa voix tonnait depuis l’intérieur de l’atelier, rebondissant sur les murs de pierre comme un marteau sur l’enclume.
— Mais qu’est-ce que c’est que cette soudure, gamin ?! On dirait que tu l’as caressée plutôt que forgée ! Tu crois que l’acier va se faire tout seul si tu lui murmures des berceuses ?
Un jeune apprenti aux joues rougies sortit précipitamment de la forge, serrant contre lui une lame à moitié terminée. Il faillit percuter Lyarra et s’excusa en bafouillant avant de filer vers l’arrière de l’atelier. À l’intérieur, la chaleur frappait comme un mur. Les braises rougeoyaient dans le foyer principal, projetant des ombres dansantes sur les murs noircis de suie. Torven se tenait devant l’enclume, torse nu sous son tablier de cuir taché, ses bras puissants luisant de sueur et striés de vieilles brûlures. Sa barbe noire était trempée, et il tenait un marteau levé comme s’il s’apprêtait à frapper quelque chose.
En apercevant Lyarra, il abaissa son marteau et cracha dans les braises.
— Madame la Main. Qu’est-ce qui vous amène dans mon antre ? Vous avez cassé quelque chose qui a besoin d’être ressoudé ?
Lyarra sourit malgré elle.
— Le roi vous réclame, Torven. Pour un voyage.
Le forgeron fronça les sourcils, méfiant.
— Un voyage ? Quel genre de voyage ? Si c’est pour aller regarder des nobles se pavaner en armure de parade, vous pouvez lui dire que j’ai du vrai travail qui m’attend ici.
— Haute-Crête, dit simplement Lyarra. Une cité de forgerons dans les montagnes. Le roi veut votre avis sur leurs ateliers. Et peut-être établir des liens commerciaux.
Le visage de Torven changea imperceptiblement. Ses yeux se plissèrent, intéressés malgré lui.
— Haute-Crête, hein ? J’ai entendu parler de leurs forges. On dit qu’ils travaillent un fer différent. Plus dur.
Il posa son marteau sur l’enclume et s’essuya les mains sur son tablier.
— Combien de temps ?
— Deux semaines de route. Aller-retour, plus le temps sur place, un mois au total.
Torven grogna.
— Un mois. Mes apprentis vont mettre le feu à l’atelier si je les laisse seuls aussi longtemps.
— Ou ils apprendront à se débrouiller, répliqua Lyarra. Ce qui ne leur ferait pas de mal.
Le forgeron la regarda un long moment, puis un sourire fendit sa barbe.
— Vous avez raison. Et puis, ça leur fera les pieds. Très bien. Dites au roi que j’accepte.
La semaine qui suivit fut consacrée aux préparatifs. Lyarra sélectionna une dizaine de soldats expérimentés, habitués aux longues marches et aux routes incertaines. Les provisions furent rassemblées : vivres secs, couvertures épaisses, fourrage pour les chevaux. Torven passa ses derniers jours à hurler des instructions à ses apprentis, leur répétant pour la dixième fois comment entretenir les forges et ne pas transformer l’atelier en brasier. Doltan, pour sa part, fit préparer quelques présents dignes d’une rencontre diplomatique, des armes finement ouvragées, des tissus de qualité, et quelques denrées de la région.
Le matin du départ, la brume s’accrochait encore aux murailles de Valclarté. Doltan chevauchait en tête aux côtés de Lyarra, Torven suivait à quelques pas en marmonnant dans sa barbe et fumant sa pipe, visiblement peu habitué à passer autant de temps en selle. Derrière eux, l’escorte avançait en silence, les sabots des chevaux résonnant sur les pavés fraîchement posés.
Les deux premiers jours se déroulèrent sans incident. La route longeait les collines basses, traversant des hameaux paisibles où les paysans levaient la main en signe de salut en reconnaissant les couleurs de Valclarté. Le paysage changeait peu à peu, les champs cultivés laissaient place à des prairies plus sauvages, ponctuées de bosquets et de ruisseaux clairs.
Le troisième jour, la route commença vraiment à monter. Les chevaux peinaient davantage, et le rythme ralentit naturellement. C’est au cours de l’après-midi, alors qu’ils approchaient d’un vieux pont de pierre enjambant une rivière aux eaux rapides, que Lyarra aperçut les silhouettes.
Quatre hommes armés se tenaient au milieu du pont, immobiles. Leurs armes n’étaient pas dégainées, mais leurs postures trahissaient une intention claire : personne ne passerait sans leur permission.
Doltan leva la main pour arrêter le convoi à une vingtaine de pas du pont. Les chevaux s’immobilisèrent, soufflant dans l’air frais de la montagne. Le silence retomba, troublé seulement par le bruit de la rivière qui grondait en contrebas.
Les quatre hommes ne bougeaient pas. Ils portaient des armures dépareillées – un mélange de cuir clouté, de cottes de mailles raccommodées, et de plaques de métal cabossées qui avaient connu des jours meilleurs. Leurs armes étaient variées : deux épées, une hache, et une lance dont le fer était taché de rouille. Ce n’étaient pas des soldats réguliers. Des mercenaires, ou des bandits. La frontière entre les deux était souvent mince dans ces régions isolées.
Celui qui se tenait le plus en avant, un homme au crâne rasé avec une barbe grisonnante, fit un pas et planta sa lance dans une fissure entre les pierres du pont. Le bruit résonna comme une déclaration.
— Jolie troupe que voilà, lança-t-il d’une voix rauque qui portait malgré le bruit de l’eau. Trop bien équipée pour être de simples marchands. Trop peu nombreuse pour être une armée. Alors dites-moi, qu’est-ce qui vous amène sur cette route ?
Lyarra posa discrètement la main sur le pommeau de son épée. À sa gauche, elle sentit Torven se raidir sur sa selle, ses doigts se refermant sur le manche du marteau qu’il portait toujours à sa ceinture. Derrière eux, l’escorte attendait, disciplinée mais prête à intervenir au moindre signal.
Doltan fit avancer son cheval de quelques pas, seul, s’arrêtant à mi-distance entre le convoi et les mercenaires.
— Nous voyageons vers Haute-Crête, répondit-il calmement. Sur invitation de sa dirigeante. Ce pont fait partie de la route. Nous aimerions passer.
Le mercenaire eut un rire sans joie.
— Aimerions, c’est un joli mot. Moi aussi, j’aimerais bien des choses. Mais pour que les envies deviennent réalité, faut parfois y mettre le prix, vous comprenez ?
Un des mercenaires, plus jeune, ricana. Le troisième, armé d’une hache, tapota le manche de son arme contre sa cuisse dans un geste qui se voulait menaçant. Le quatrième restait silencieux, les yeux fixés sur l’escorte comme s’il évaluait leurs chances.
Doltan ne bougea pas. Sa voix resta calme, mais quelque chose durcit dans son regard.
— Combien ?
Le chef mercenaire pencha la tête sur le côté, feignant de réfléchir.
— Oh, pour une si belle troupe ? Disons… la moitié de vos provisions. Et peut-être quelques armes. Histoire de s’assurer qu’on puisse continuer notre travail ici.
— Votre travail, répéta Doltan. Vous voulez dire, rançonner les voyageurs sur une route qui ne vous appartient pas ?
Le mercenaire haussa les épaules.
— J’appelle ça sécuriser le passage. Vous seriez surpris du nombre de dangers qu’on éloigne de ce pont. Sans nous, qui sait ce qui pourrait arriver aux voyageurs ?
Derrière Doltan, Torven cracha bruyamment.
— De la bouse de troll, oui ! grogna-t-il assez fort pour que tout le monde entende. Tu sécurises autant que moi je couds des jupons ! T’es juste un parasite qui prend ce qu’il n’a pas forgé !
Le visage du chef mercenaire se durcit. Sa main se resserra sur son arme.
— Surveille ta langue, le vieux. Ou je la cloue au pont avec cette lance !
Torven descendit de cheval avec un grognement. Il n’avait même pas dégainé son marteau, mais ses poings serrés et sa carrure massive parlaient d’eux-mêmes.
— Essaie donc, ver de terre. Je vais te montrer ce que fait un forgeron quand il doit redresser du métal tordu.
Lyarra sentit la situation basculer. Les mercenaires se tendirent, les mains sur leurs armes. L’escorte derrière eux fit de même, et le cliquetis discret de l’acier qu’on dégaine résonna dans l’air frais. Le pont était trop étroit pour une charge de cavalerie, mais assez large pour que tout dégénère très vite.
Le mercenaire silencieux, celui qui avait observé depuis le début, murmura quelque chose à son chef. Son regard allait de l’escorte parfaitement équipée à Doltan, puis à Torven. Il avait compris quelque chose que les autres n’avaient pas encore saisi.
Doltan leva légèrement la main, un geste à peine perceptible qui stoppa net tout mouvement derrière lui. L’escorte se figea, disciplinée, attendant l’ordre.
Puis il se tourna vers le mercenaire, et sa voix changea. Plus de politesse diplomatique. Juste du fer froid.
— Je vais être clair. Nous ne payons rien. Vous allez vous écarter. Maintenant.
Le silence qui suivit fut lourd. Le chef mercenaire soutint le regard de Doltan quelques secondes, cherchant une faille, un doute, n’importe quoi qui lui donnerait une prise. Il n’en trouva aucune. Son regard balaya l’escorte. Les soldats ne bronchaient pas, leurs mains posées sur leurs armes sans nervosité, sans hésitation. Le cuir de leurs gants craquait doucement contre les pommeaux. Ils attendaient. Pas comme des hommes qui espèrent éviter le combat, mais comme des hommes qui savent déjà comment il se terminera.
Torven fit un pas en avant, ses bottes claquant sur la pierre du pont. Un seul pas. Lent. Délibéré. Ses épaules roulèrent sous son manteau, et il fit craquer ses articulations avec un bruit sec qui résonna contre les parois rocheuses de la gorge rocailleuse.
— Alors ? grogna-t-il, sa voix rauque couvrant presque le grondement de la rivière. On discute encore ou on règle ça ?
Le mercenaire silencieux attrapa le bras de son chef et tira dessus. Fort. Le jeune recula d’un pas, sa respiration saccadée visible dans l’air froid, sa main tremblant sur le pommeau de son épée. Celui à la hache déglutit, le métal de son arme tintant légèrement contre sa cuisse. Le chef serra les dents si fort qu’on entendit grincer sa mâchoire. Il venait de comprendre : ce n’était pas une troupe de marchands apeurés. C’était une exécution qui n’attendait qu’un prétexte.
Doltan se redressa légèrement sur sa selle. Quand il parla, sa voix porta dans le silence comme une lame qu’on tire du fourreau.
— Vous avez dix secondes pour disparaître de ma vue. Après ça, mes hommes auront ordre de vous traiter comme ce que vous êtes : des bandits sur une route que je protège.
Il marqua une pause, ses yeux froids fixés sur le chef mercenaire.
— Et si jamais je vous retrouve sur cette route à mon retour, je ne perdrai pas de temps en discussion.
Le chef lâcha sa lance. Elle tomba sur les pierres du pont avec un claquement métallique qui fit sursauter le jeune mercenaire. Sans un mot, il recula, puis se retourna et s’éloigna à grandes enjambées. Ses hommes ne se le firent pas dire deux fois. Ils détalèrent derrière lui, leurs pas précipités résonnant sur la pierre avant de s’évanouir dans les rochers en contrebas du pont. On entendit le bruit des pierres qui roulaient sous leurs bottes, puis plus rien que le rugissement constant de la rivière. Torven cracha dans leur direction et ramassa la lance abandonnée.
— A peine correcte pour en faire des clous, dit-il en l’examinant.
Il la jeta par-dessus le parapet. L’arme tournoya dans l’air avant de disparaître dans les eaux écumantes avec un plouf étouffé. Doltan fit avancer son cheval sans un mot. Le convoi suivit, les sabots résonnant sur le pont dans un rythme régulier qui martelait leur victoire sur la pierre froide. Ils ne parlèrent pas avant d’avoir mis une bonne distance entre eux et le pont. La route continuait de monter, serpentant entre les rochers de plus en plus imposants. Le soleil déclinait déjà vers l’horizon, projetant de longues ombres sur le chemin.
Ce fut Lyarra qui rompit le silence.
— Ils auraient pu attaquer. Quatre hommes désespérés, ça ne réfléchit pas toujours.
Doltan hocha la tête sans ralentir l’allure.
— Ils n’étaient pas désespérés. Juste stupides. Il y a une différence.
Torven ricana en se calant mieux sur sa selle.
— Stupides, c’est le mot. Quatre ferrailles rouillées qui se prennent pour des guerriers. J’en ai vu des meilleurs finir dans ma forge pour être refondus en fer à cheval.
— Au moins, le voyage ne commence pas trop mal. Rien de tel qu’un peu de tension pour réveiller les vieux os.
Lyarra lui jeta un regard en coin.
— Vous aviez vraiment l’intention de leur tomber dessus à mains nues ?
Le forgeron haussa ses épaules massives.
— Pas à mains nues. J’ai mon marteau. Et puis, faut bien que ces muscles servent à quelque chose d’autre que taper sur l’enclume. Ça me démangeait de voir si ces parasites savaient encaisser autant qu’ils savaient parler.
Doltan eut un demi-sourire.
— La prochaine fois, Torven, essaie d’attendre que je donne le signal avant de descendre de cheval.
— Bah, grogna le forgeron. Vous aviez l’air de vouloir discuter trop longtemps. Moi, je suis forgeron, pas diplomate. Quand le fer est tordu, on le redresse. Pas besoin d’un discours pour ça.
Lyarra secoua la tête, mais ne put retenir un sourire. Au moins, le voyage ne serait pas ennuyeux.
Les jours suivants s’écoulèrent sans autre incident. La route montait toujours, de plus en plus raide, obligeant le convoi à ralentir l’allure. Les forêts de plaine avaient laissé place à des bois d’altitude, puis à des pentes rocheuses parsemées de pins rabougris. L’air se faisait plus frais, plus sec. Les chevaux soufflaient davantage à chaque côte.
C’est au matin du treizième jour qu’ils aperçurent Haute-Crête. La cité apparut d’abord comme une tache grise sur l’éperon rocheux, se confondant presque avec la montagne elle-même. Puis, à mesure qu’ils approchaient, les détails se précisèrent. Des murailles de pierre sombre épousaient les contours naturels de la roche, montant en gradins vers le sommet du promontoire. Les toits d’ardoise, comme l’avait dit le messager, brillaient d’un éclat argenté sous le soleil de fin de matinée. Des fumées montaient de dizaines de cheminées, portées par le vent de montagne. La route se rétrécissait à l’approche de la ville, ne laissant plus qu’un passage taillé à flanc de falaise. À main droite, la paroi rocheuse montait à pic. À main gauche, un à-pic vertigineux plongeait vers une vallée embrumée. Un seul chemin. Une seule entrée.
— Par les enclumes, murmura Torven en levant les yeux vers les fortifications. Ils ont bâti ça pour durer. Faudrait une armée de géants pour prendre ces murs.
Lyarra observait la cité avec son œil de cartographe et de stratège.
— Ou un long siège. Cette ville ne craint pas grand-chose, hormis la trahison de l’intérieur.
Doltan ne dit rien, mais son regard évaluait déjà ce que cette alliance pourrait signifier. Une cité fortifiée dans les montagnes, des artisans réputés, une position stratégique sur les routes du nord. Si Osanna était aussi pragmatique que sa lettre le laissait entendre, cette rencontre pourrait changer beaucoup de choses.
Le convoi approcha des portes. Deux tours de guet encadraient l’entrée, et une douzaine de gardes se tenaient sur les remparts, observant leur arrivée sans hostilité mais sans chaleur non plus. L’un d’eux disparut dans une tour – sans doute pour prévenir de leur arrivée.
Les lourdes portes de bois renforcées de fer s’ouvrirent lentement dans un grincement grave qui résonna contre la pierre. Un homme sortit et s’avança vers eux. Il portait une longue tunique de laine brune par-dessus une cotte de mailles, et un manteau gris jeté sur les épaules. Ses cheveux grisonnants étaient attachés en arrière, et son visage tanné portait les rides de quelqu’un qui a passé plus de temps à travailler qu’à sourire.
Il s’arrêta à quelques pas de Doltan et inclina la tête. Pas une révérence profonde, mais un salut mesuré.
— Roi Doltan Solarion. Je suis Halvard, intendant de Haute-Crête. Soyez les bienvenus dans nos murs. Le voyage a dû être long.
— Il l’a été, répondit Doltan en descendant de cheval. Mais votre cité valait le déplacement.
Halvard eut un léger hochement de tête, presque un sourire.
— Entrez. Osanna vous recevra dans la grande salle une fois que vous aurez eu le temps de vous rafraîchir. Vos hommes et vos montures seront logés près des écuries de l’est.
Le convoi franchit les portes, et Haute-Crête les engloutit. L’air y était différent, plus froid qu’en plaine, chargé d’odeurs mêlées qui racontaient la vie de la cité. Le fumet de viande rôtie s’échappait d’une taverne proche, se mêlant à l’odeur âcre du cuir tanné et à celle, métallique et âpre, des forges qui battaient quelque part plus haut dans les rues. On entendait les martèlements des outils, un rythme qui ne s’arrêtait jamais, ponctué par le cliquetis régulier des métiers à tisser installés sous des auvents de toile épaisse.
Les pierres des rues et ruelles, polies par des années de passages. Elles montaient en pente douce, suivant les courbes naturelles du rocher sur lequel la ville était bâtie. Les maisons s’élevaient en gradins, leurs murs de pierre grise rehaussés de poutres de bois sombre. Peu de décorations, peu de couleurs vives, juste la fonctionnalité brute d’une cité qui avait grandi pour durer, pas pour plaire. Des gens travaillaient de partout. Des femmes cousaient sous les porches, leurs mains agiles maniant l’aiguille avec une précision de forgeron. Et les enfants portaient des paniers de laine cardée, filant entre les étals où s’entassaient des piles de tissus épais. Un homme âgé réparait une roue de charrette devant son atelier. Ils levaient les yeux au passage du convoi, observaient sans mot dire, puis reprenaient leur travail. Pas d’hostilité. Juste une curiosité froide et mesurée.
Torven regardait autour de lui, les narines frémissantes. Il inspira profondément, comme s’il goûtait l’air lui-même. Ils passèrent devant une forge ouverte. La chaleur en jaillissait par vagues, réchauffant même la rue froide. À l’intérieur, trois forgerons travaillaient en silence, leurs marteaux résonnant dans un rythme parfaitement synchronisé. Un apprenti actionnait le soufflet, et les braises rougeoyaient comme des yeux dans la pénombre de l’atelier. Lyarra posa une main sur la pierre froide d’un mur en passant. Solide. Durable. Tout dans cette ville respirait la permanence.
Halvard les mena vers le centre de la cité, où s’élevait une bâtisse plus imposante que les autres. Pas un château – juste une grande salle de pierre flanquée de deux tours carrées. Fonctionnelle. Sans fioritures.
— La grande salle, annonça simplement Halvard. Osanna vous y attend dans une heure. Le temps de vous installer.
Une heure plus tard, Doltan, Lyarra et Torven pénétrèrent dans la grande salle. L’escorte était restée aux écuries, comme il convenait pour une rencontre diplomatique. La salle était vaste mais sobre, des poutres de chêne sombre soutenaient un plafond haut, et de longues tables de bois massif occupaient l’espace central. Pas de tapisseries luxueuses, pas de dorures. Juste la pierre, le bois, et quelques braseros qui diffusaient une chaleur bienvenue. Au fond de la salle, assise dans un fauteuil de bois sculpté mais sans excès, une femme les attendait.
Osanna n’était pas ce à quoi Doltan s’était attendu. Pas de couronne, pas de parure élaborée. Elle portait une robe de laine épaisse d’un bleu profond, coupée simplement mais parfaitement ajustée, le travail d’une main experte. Ses cheveux bruns grisonnants étaient tressés en une natte qui retombait sur son épaule. Ses mains reposaient sur les accoudoirs du fauteuil, et même de loin, on voyait les marques du travail sur ses doigts, des callosités, de fines cicatrices, les traces d’années passées à manipuler aiguilles et ciseaux.
Elle se leva à leur approche. Pas précipitamment, mais avec cette économie de mouvement de ceux qui ne gaspillent ni temps ni énergie. Ses yeux gris évaluèrent chacun d’eux en quelques secondes. Un regard qui jaugeait, mesurait, décidait.
— Roi Doltan Solarion, dit-elle d’une voix claire qui portait sans avoir besoin de forcer. Vous avez fait un long voyage. J’espère que la route n’a pas été trop difficile.
Doltan s’avança et inclina légèrement la tête.
— La route a eu ses moments intéressants. Mais votre messager avait raison, Haute-Crête vaut le détour.
Un sourire fugace passa sur les lèvres d’Osanna.
— Les montagnes ne mentent pas. Contrairement aux hommes. Asseyez-vous. Nous avons à parler, et je préfère le faire autour d’une table que debout comme des statues.
Elle fit un geste vers les sièges disposés près d’une table plus petite, sur le côté de la salle. Halvard apparut avec une cruche de vin chaud épicé et des gobelets de terre cuite. L’odeur de cannelle et de clou de girofle emplit l’air.
Osanna servit elle-même, sans cérémonie. Elle remplit les gobelets et en tendit un à chacun de ses invités.
— Bienvenue à Haute-Crête, dit-elle simplement en levant son gobelet. Puisse cette rencontre être fructueuse pour nos deux peuples.
Ils burent. Le vin était fort, épais, réchauffant la gorge et la poitrine. Un vin de montagne, fait pour combattre le froid. Osanna reposa son gobelet et croisa les mains sur la table. Son regard se posa sur Doltan avec cette franchise directe des montagnards.
— Je vous ai fait venir parce que Haute-Crête a besoin d’alliés. Pas de protecteurs, pas de suzerains. Des alliés. La différence est importante.
Elle marqua une pause, laissant ses mots s’installer.
— Nous sommes isolés ici, dans les montagnes. C’est notre force, mais aussi notre faiblesse. Nos forges produisent du bon fer, nos tisserands font des étoffes qui résistent aux pires hivers. Nous avons de quoi vivre, de quoi nous défendre. Mais le commerce est compliqué. Les routes sont longues, dangereuses. Les caravanes se font attaquer. Les bandits prolifèrent dans les cols.
Elle désigna vaguement la direction du sud, vers Valclarté et reprit.
— Vous, en revanche, vous contrôlez les plaines. Vos patrouilles sécurisent les routes. Vos marchands ont des contacts que nous n’avons pas. Et j’ai entendu dire que votre cité grandit vite. Trop vite pour que vos artisans suffisent à tout produire.
Osanna se pencha légèrement en avant.
— Alors voilà ce que je propose. Haute-Crête fournit le fer, les outils, les tissus de qualité. Valclarté assure la sécurité des routes entre nos deux cités et ouvre ses marchés à nos produits. Nous échangeons ce que nous avons, nous protégeons ce qui nous relie. Pas de vassalité. Pas de tribut. Juste du commerce juste et une défense commune des routes.
Elle se redressa et but une gorgée de vin.
— C’est simple. C’est honnête. Et ça profite aux deux. Qu’en pensez-vous ?
Doltan écouta en silence, puis hocha lentement la tête.
— Votre proposition est sensée. Claire. Je l’apprécie.
Il se tourna légèrement vers Torven.
— Voici Torven, maître forgeron de Valclarté et des environs. Le meilleur que j’aie. Si quelqu’un peut juger de la qualité de votre fer et de vos méthodes, c’est lui.
Torven grogna et se pencha en avant, posant ses avant-bras massifs sur la table.
— J’ai senti vos forges dès mon arrivée. Le charbon est bon, le rythme juste, et pas une fumée malsaine. C’est un bon signe. Mais j’ai entendu parler de votre fer de montagne. On dit qu’il est plus dur que celui des plaines. Si c’est vrai, j’aimerais bien voir comment vos forgerons le travaillent. Parce que du fer dur, c’est bien beau, mais si on s’y prend comme un manche, on obtient des lames qui cassent avant même d’avoir servi.
Osanna eut un léger sourire.
— Nos forgerons nains connaissent le fer de ces montagnes depuis trois générations. Ils pourront vous montrer. Et peut-être apprendront-ils quelque chose de vous en retour. L’échange de savoir-faire ne peut que nous renforcer tous les deux.
Torven se cala contre le dossier de sa chaise, visiblement satisfait.
— Là, on parle le même langage.
Lyarra, qui était restée silencieuse jusqu’alors, intervint d’une voix posée.
— Si nous sécurisons cette route ensemble, il faudra la cartographier précisément. Identifier les points dangereux, les endroits où poster des patrouilles, les refuges possibles en cas de mauvais temps. Je m’en chargerai. Et si d’autres routes mènent à Haute-Crête depuis le nord ou l’est, j’aimerais les connaître aussi. Pour avoir une vision complète.
Osanna tourna son regard vers elle.
— Vous êtes cartographe ?
— Entre autres, répondit Lyarra. Je m’assure que nous savons où nous allons avant de nous y rendre.
— Sage précaution, approuva Osanna. Nous avons des cartes des cols et des passages de montagne. Elles sont à votre disposition. Certaines routes ne sont praticables qu’en été, d’autres restent ouvertes même en hiver si on connaît les bons chemins. Ce savoir pourrait vous être utile.
Lyarra inclina la tête en signe de remerciement. Doltan reprit la parole.
— Vous parlez de défense commune des routes. Concrètement, qu’est-ce que cela signifie pour vous ? Des patrouilles mixtes ? Un partage d’informations sur les menaces ? Ou simplement que chacun sécurise son tronçon ?
Osanna réfléchit un instant.
— Un partage d’informations, d’abord. Si vos patrouilles repèrent des bandits qui remontent vers les cols, prévenez-nous. Si nous voyons des groupes descendre vers les plaines, nous vous prévenons. Ensuite, selon les besoins, des patrouilles communes sur les tronçons les plus exposés. Pas une armée permanente – juste assez d’hommes pour que les parasites comprennent que la route est protégée.
Elle marqua une pause.
— Et si l’un de nos deux peuples est menacé, l’autre vient en aide. Pas par obligation vassalique. Par intérêt commun. Parce qu’une route sûre profite aux deux bouts.
Doltan considéra ses mots, puis regarda Lyarra et Torven. Torven haussa les épaules.
— Le fer se forge à deux, quelquefois. Moi, ça me va.
Lyarra hocha la tête.
— Les routes communes nécessitent une confiance commune. Si Haute-Crête tient parole, Valclarté tiendra la sienne.
Doltan se tourna vers Osanna et tendit la main par-dessus la table.
— Alors nous avons un accord. Reste à le sceller comme il se doit.
Osanna se leva et fit signe à Halvard qui attendait près de la porte. L’intendant s’éclipsa et revint quelques instants plus tard, portant un coffret de bois sombre sculpté de motifs géométriques. Il le déposa sur la table avec précaution et se retira sans un mot.
Osanna ouvrit le coffret. À l’intérieur, sur un coussin de velours bleu nuit, reposaient deux pierres de la taille d’un poing, posées côte à côte. Elles brillaient d’un éclat verdâtre profond, comme du verre d’émeraude poli par des siècles. Mais ce n’était pas un simple éclat, de fines veines lumineuses parcouraient l’intérieur des pierres, pulsant doucement comme le battement lent d’un coeur. Des éclats de lumière dansaient dans leurs profondeurs, traçant des chemins invisibles qui se formaient et se dissolvaient sans cesse, rappelant les ramifications d’un arbre de foudre figé dans le cristal.
— Des pierres de murmure, dit Osanna d’une voix plus basse, presque respectueuse. Ces objets sont rares. On les trouve parfois dans les ruines oubliées d’Aelion, vestiges d’un temps où les merveilles étaient monnaie courante. Celles-ci serviront à relier Haute-Crête et Valclarté.
Lyarra retint son souffle. Elle avait entendu parler des pierres de murmure durant ses voyages, des bribes de récits glanés dans des tavernes, quelques lignes lues dans de vieux grimoires poussiéreux conservés dans les bibliothèques des cités qu’elle avait traversées. Mais jamais elle n’en avait vu de si près. Les descriptions qu’elle avait lues ne rendaient pas justice à la beauté hypnotique de ces artefacts.
— Elles sont nées du même cristal, reprit Osanna. Liées par une magie que nous ne comprenons plus vraiment. Celle-ci, dit-elle en prenant délicatement la pierre de gauche, ira à Valclarté. Sa soeur reste ici, à Haute-Crête, en ma garde. Quand je parlerai à travers ma pierre, vous m’entendrez à travers la vôtre. Et inversement. La distance n’a pas d’importance, les montagnes, les forêts, les plaines, rien n’arrête les murmures qui passent entre elles.
Elle marqua une pause, son regard se posant tour à tour sur Doltan, Lyarra ainsi que Torven qui fidèle à lui-même, s’était adosser contre un mur de pierre au loin de la pièce et fumait sa pipe sur laquelle on pouvait voir encore la suie de ses doigts, il regardait la scène d’un air détaché. Elle prit délicatement la pierre et la tendit vers Doltan. La lumière qui pulsait à l’intérieur sembla s’intensifier légèrement, comme si elle réagissait à la proximité d’une nouvelle présence. Doltan tendit les mains pour recevoir la pierre, mais se tourna vers Lyarra.
— Lyarra. C’est à toi de la recevoir. Tu es ma Main, ma conseillère. Que cette pierre soit confiée à celle qui veille sur les routes et les liens de Valclarté.
Lyarra s’avança, surprise un instant puis son visage s’adoucit et ses yeux scintillèrent de reconnaissance. Elle tendit les mains et Osanna y déposa la pierre avec solennité. La chaleur douce du cristal se répandit dans les paumes de Lyarra. Les veines de lumière pulsèrent une fois, plus fort, comme un acquiescement silencieux, puis reprirent leur rythme lent et régulier.
— Au nom de Valclarté, je reçois cette pierre, dit Lyarra d’une voix claire. Qu’elle soit le pont entre nos peuples, la voix qui franchit les montagnes, et le sceau de notre confiance mutuelle.
Osanna et Doltan inclinèrent la tête, un même éclat de gravité et de fierté dans le regard.
— Et au nom de Haute-Crête, je la confie à votre garde. Que nos paroles voyagent par elle, que nos routes soient communes, et que nos forges chauffent du même feu.
Le silence qui suivit avait quelque chose de solennel. Même Torven, habituellement prompt à grommeler, resta immobile. La pierre de murmure continuait de pulser doucement entre les mains de Lyarra, comme si elle scellait l’accord d’une manière que les mots seuls ne pouvaient accomplir. Lyarra referma délicatement ses doigts autour du cristal et le serra contre elle. Elle sentait la chaleur de la pierre à travers le tissu de sa tunique, comme une présence rassurante.
Osanna sourit à nouveau, un sourire discret mais sincère.
— L’alliance est scellée. Demain, nous visiterons les forges et les ateliers. Ce soir, vous êtes mes invités. Un repas vous attend.
Les jours suivants se succédèrent dans une découverte méthodique de Haute-Crête. Osanna leur ouvrit sa cité sans fard, montrant autant ses forces que ses limites.
Les forges d’abord. Torven y passa des heures, les yeux brillants comme les braises des foyers, discutant technique avec les forgerons nains dans un langage fait de gestes brusques et de métaphores martiales que seuls les artisans du métal comprenaient vraiment. Il soupesa les lingots de fer de montagne, testa leur dureté à coups de marteau, approuva d’un grognement le travail des soufflets et la qualité du charbon. L’odeur âcre du métal chauffé imprégnait les vêtements, la sueur coulait sous l’effet de la chaleur des forges, et le vacarme rythmé des marteaux résonnait comme un chant de guerre pacifique.
Les ateliers de tissage où des métiers anciens claquaient dans un rythme régulier, produisant des étoffes épaisses capables de résister aux hivers les plus rudes. Les mains des tisserands bougeaient avec une précision mécanique, et l’odeur de la laine brute se mêlait à celle de la teinture végétale qu’on préparait dans de grandes cuves fumantes.
Les champs en terrasses, accrochés aux flancs de la montagne comme des marches géantes. Les cultures d’orge et de seigle poussaient dans une terre rocailleuse arrachée à la pierre, irriguées par des canaux ingénieux qui détournaient l’eau des ruisseaux d’altitude. Le vent y soufflait plus fort qu’en plaine, pliant les épis dans des vagues dorées. Les paysans y travaillaient courbés, les mains calleuses, arrachant chaque grain à une terre peu généreuse.
Les pâturages aussi, plus hauts encore, où paissaient des moutons à la toison épaisse, gardés par des chiens robustes et des bergers au visage tanné qui ne descendaient en ville que pour les fêtes. La viande séchée qu’on leur fit goûter avait le goût salé et fort de la montagne, conservée par des méthodes transmises depuis des générations.
Lyarra cartographiait tout. Chaque rue, chaque passage, chaque point d’eau. Elle notait les fortifications, évaluait les angles de tir depuis les remparts, mesurait les distances. Ses doigts couraient sur le parchemin avec la même précision que les aiguilles des tailleurs, traçant une carte qui deviendrait la référence pour toutes les caravanes futures entre Valclarté et Haute-Crête.
Doltan, lui, observait. Il parlait peu, mais écoutait beaucoup. Il comprenait que Haute-Crête n’était pas une cité riche en or ou en terres fertiles, mais riche en quelque chose de plus durable, le savoir-faire, la ténacité, et cette fierté tranquille des gens qui ont bâti leur vie à la force de leurs mains. C’était exactement ce qu’il construisait à Valclarté. Pas un royaume de conquêtes et de tributs, mais une cité fondée sur le travail honnête, le respect mutuel et la solidité des liens tissés entre les gens. Osanna et lui partageaient cette même vision, celle d’un peuple qui grandit par ce qu’il crée, pas par ce qu’il prend. Cette alliance n’était pas qu’un accord commercial ou stratégique. C’était la rencontre de deux bâtisseurs qui comprenaient que les fondations les plus solides ne sont pas faites d’or, mais de sueur, de pierre et de confiance. Doltan sentait, au plus profond de lui, que ce lien durerait. Non pas par obligation, mais parce qu’il reposait sur quelque chose de rare, une vision commune de ce que signifie vraiment construire un royaume.
Le cinquième jour, ils prirent congé. Les adieux furent brefs, à l’image de Haute-Crête. Le convoi s’ébranla. Les portes de Haute-Crête se refermèrent derrière eux dans un grincement sourd, et la route descendit vers les plaines dans le silence du matin. Le retour fut plus rapide que l’aller. Ils connaissaient maintenant le chemin, savaient où les pentes se faisaient raides, où les chevaux pouvaient souffler. Le pont où les mercenaires les avaient attendus était vide, soit ils avaient compris le message, soit quelqu’un d’autre s’en était chargé. Personne ne posa la question.
Les jours s’écoulèrent dans le rythme régulier du voyage. Le paysage changeait progressivement, les sommets s’éloignant pour laisser place aux collines, puis aux plaines.
Durant une halte, Lyarra glissa la main vers la sacoche où reposait le cristal. Elle sentait sa chaleur douce à travers le cuir, une confiance que Doltan lui avait accordée sans hésitation. Elle qui avait toujours veillé sur les routes et les cartes portait désormais aussi les murmures entre les cités.C’était la preuve tangible qu’il la voyait non pas comme une simple exécutante, mais comme une partie essentielle de ce qu’il construisait.
Quand ils franchirent enfin les portes de Valclarté, la cité les accueillit avec le vacarme familier de ses rues pavées, le martèlement de ses forges, et l’odeur du pain frais qui sortait des fours. Torven disparut aussitôt vers son atelier en grommelant qu’il avait perdu assez de temps et que ses apprentis avaient sûrement tout gâché en son absence. Doltan retourna à ses responsabilités de souverain. Lyarra reprit ses cartes et ses chemins. Les routes de Valclarté s’étendaient maintenant jusqu’aux sommets.

