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Chapitre 2 – L’aiguille Florale

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Trois semaines s’étaient écoulées depuis que les dernières créatures aux carapaces de bronze avaient été repoussées dans les profondeurs des forêts. Valclarté respirait différemment. Les patrouilles revenaient avec moins de sang sur leurs lames et davantage d’histoires sur leurs lèvres. Les marchands osaient de nouveau s’aventurer sur les routes de l’ouest, leurs charrettes chargées de tissus et d’épices qui faisaient renaître les couleurs dans nos rues encore grises.

C’est dans cette paix fragile qu’Aelion choisit de nous parler autrement. Non plus par le fracas des combats, mais par des signes plus subtils. Des rumeurs venues des forêts profondes, portées par les éclaireurs. Des histoires murmurées dans les tavernes par des voyageurs aux yeux écarquillés. Le royaume ne se jouerait pas toujours à la pointe de l’épée.

Les éclaireurs revenaient des forêts de l’ouest avec des récits étranges. Ils parlaient d’une tour aperçue entre les branches, visible seulement aux premières heures du jour quand la brume se lève. Certains juraient avoir senti un parfum de fleurs alors que Givrefeuille approchait, d’autres racontaient que l’air y était plus lourd, presque sucré.

Ce matin-là, Doltan convoqua un nouveau conseil dans la salle des cartes. La pièce sentait encore l’encre fraîche et le parchemin. Une longue table de chêne occupait le centre, éclairée par trois fenêtres étroites qui laissaient entrer une lumière pâle. Le roi siégeait en bout de table, les conseillers disposés de part et d’autre. Lyarra s’était installée à sa droite, carnet ouvert, plume prête. Maeldran se tenait debout près de la fenêtre, les bras croisés, observant l’assemblée de son regard calme. En face de Lyarra, Torven – maître forgeron et voix des artisans de la cité – mâchonnait sa pipe éteinte avec cette mine renfrognée qu’il arborait chaque fois qu’on le tirait de sa forge. Quelques notables de la cité complétaient l’assemblée, le visage grave.

Un éclaireur attendait debout près de la porte, ses bottes encore couvertes de la boue des sous-bois. Gareth, un vétéran à la silhouette sèche et nerveuse, les cheveux poivre et sels attachés en queue de cheval. Le genre d’homme qui savait se fondre dans une forêt et en ressortir vivant, qui avait appris à lire les signes que d’autres ne voyaient pas.

—  Approchez, Gareth, dit Doltan en lui désignant un espace libre près de la table. Racontez-nous ce que vous avez vu.

L’éclaireur s’avança d’un pas égal, posa les mains sur le dossier d’une chaise. Pas nerveux, mais concentré.

–  Il y a quelque chose dans la forêt, Sire. Quelque chose qui n’y était pas le mois dernier. Une tour… si on peut appeler ça ainsi.

Il chercha ses mots, le regard fixé sur la carte étalée devant lui.

—  Verte. D’un vert trop pâle, comme si quelqu’un avait mélangé de la lumière à de la mousse. Elle s’élève au-dessus des plus hauts chênes, droite comme une lance.

Lyarra leva les yeux de son carnet.

—  À quelle distance de la lisière ?

—  Une journée de marche, madame. Peut-être davantage. Le chemin… change. Nous avons dû camper à mi-parcours. Le lendemain matin, on l’a vue entre les branches.

Un murmure parcourut l’assemblée. Torven ôta sa pipe de sa bouche.

—  Des arbres qui se referment ? Tu as trop respiré les vapeurs de la forêt, mon gars.

Gareth secoua la tête sans se démonter.

—  Je sais ce que j’ai vu, maître Torven. Mes hommes l’ont vu aussi. Et ce n’est pas tout. L’air autour de cette tour, il est… différent. Plus lourd. Épais comme du miel. Et partout, des fleurs. Alors que les arbres devraient perdre leurs feuilles. Blanches et dorées, en grappes serrées.

Doltan se pencha en avant.

—  Ces fleurs, elles t’ont causé des troubles ?

—  Mal de tête, Sire. Après une heure passée dans les parages. L’un de mes hommes a commencé à entendre des voix. Des chants sans paroles. On a jugé préférable de reculer.

Un silence lourd tomba sur la salle. Les regards se tournèrent vers Doltan, puis vers la carte étalée sur la table. Lyarra traça du bout de sa plume un cercle approximatif à l’ouest de Valclarté, là où devait se trouver cette mystérieuse tour.

L’un des notables, un marchand bedonnant du nom d’Aldric, se racla la gorge.

—  Sire, avec tout le respect que je vous dois… Ne devrions-nous pas éviter cet endroit ? Si les arbres eux-mêmes nous repoussent, c’est peut-être un signe que nous ne sommes pas les bienvenus.

—  Un signe ? grogna Torven en tapotant sa pipe contre la table. Les arbres ne donnent pas de signes, Aldric. Ce gamin a peut-être vu la brume jouer avec la lumière.

—  Ce n’était pas de la brume, maître Torven, intervint calmement Gareth. J’ai passé quinze ans à parcourir ces forêts. Je sais faire la différence.

Maeldran quitta son poste près de la fenêtre et s’approcha de la table, les bras toujours croisés.

—  Les dernières rumeurs venues de l’ouest se sont révélées vraies. Les créatures aux carapaces de bronze n’étaient pas une invention. Nous avons bien fait de ne pas les ignorer.

Un murmure parcourut l’assemblée. Plusieurs conseillers échangèrent des regards inquiets. Le souvenir de ces monstres était encore frais.

—  Justement, reprit Aldric en s’essuyant le front. Ces créatures étaient une menace claire. Elles attaquaient, elles tuaient. Mais là… des fleurs ? Des chants ? Peut-être devrions-nous laisser ce mystère tranquille.

—  Et si ce mystère décide de ne pas nous laisser tranquilles ? rétorqua un autre conseiller, un homme maigre à la barbe grisonnante. Mieux vaut savoir ce qui se trouve sur nos terres avant que ça ne devienne un problème.

Lyarra leva la main, demandant la parole. Doltan lui fit signe de continuer.

—  Si quelque chose pousse sur nos terres, je préfère le savoir plutôt que l’ignorer. Mes cartes de cette région datent de deux ans. Une structure aussi imposante change tout, les routes, les points de repère, peut-être même le comportement de la faune. Je dois le voir, le mesurer, comprendre ce que c’est.

Torven ricana.

—  Et si ces fleurs magiques te font entendre des voix, madame la Main ? Tu reviendras nous chanter des berceuses ?

—  Alors vous me ramènerez avant que je termine la chanson, répliqua-t-elle sans se démonter.

Quelques rires nerveux fusèrent autour de la table. Doltan observait l’échange en silence, les doigts tambourinant lentement sur la table. Puis il prit la parole, sa voix calme mais ferme.

—  Maeldran a raison. Ignorer ce genre de signes serait une erreur. Mais Aldric n’a pas tort non plus : nous ne savons pas à quoi nous avons affaire. Ce n’est pas une troupe de monstres qui charge. C’est quelque chose de différent.

Il se leva, contourna la table et vint se placer devant la carte.

—  Nous irons. Mais nous irons en paix, pas en force. Une petite escorte. Juste assez d’hommes pour assurer la sécurité, pas assez pour ressembler à une invasion.

Aldric sursauta.

—  Sire, vous ne comptez tout de même pas y aller vous-même ?

—  Si, répondit simplement Doltan. Si quelque chose d’ancien réside dans ces bois, il mérite qu’on l’approche avec respect.

Le conseil se dispersa dans un brouhaha de voix inquiètes. Aldric marmonnait encore des réserves en sortant, tandis que Torven haussait les épaules et retournait à sa forge en grommelant quelque chose sur « les arbres qui parlent et les rois qui les écoutent ». Maeldran resta en arrière, attendant que la salle se vide.

—  Combien d’hommes ? demanda-t-il simplement quand ils ne furent plus que trois.

Doltan réfléchit un instant, les yeux fixés sur la carte.

—  Une dizaine. Des vétérans, pas des jeunes recrues qui sauteront à chaque bruissement de feuilles. Des hommes qui savent garder leur calme. Et faites venir Aeris Stellis.

Lyarra leva les yeux de ses notes.

—  L’enchanteresse ? C’est une bonne idée. Si ces chants et ces fleurs ont une nature magique, elle pourra nous le dire.

—  Exactement, approuva Doltan. Et si c’est hostile, elle saura peut-être comment nous protéger.

Maeldran hocha la tête.

—  Je peux avoir tout ça prêt pour demain à l’aube. Armes légères ?

—  Oui. Lances, arcs, mais pas d’armures lourdes. Nous marcherons deux jours, peut-être plus. Il faut pouvoir se déplacer rapidement si nécessaire. Et Maeldran…

Le capitaine leva les yeux.

—  Choisis des hommes qui savent écouter autant que combattre. Nous ne savons pas ce que nous allons trouver.

Maeldran acquiesça et sortit. Lyarra était déjà penchée sur la carte, traçant un itinéraire approximatif avec son doigt.

—  Une journée jusqu’à la lisière, murmura-t-elle. Puis une autre dans la forêt. Il faudra prévoir des provisions pour cinq jours au minimum, en comptant le retour et les imprévus. Et du matériel pour allumer des feux même si le bois est humide.

—  Lyarra.

Elle leva les yeux à son tour. Doltan la regardait avec cette expression qui mêlait préoccupation et résignation.

—  Vous n’êtes pas obligée de venir. Ce n’est pas votre rôle de vous mettre en danger pour juste vérifier une carte.

Elle referma son carnet d’un geste sec.

—  Mon rôle est de conseiller le roi avec des informations exactes. Comment pourrais-je le faire si je reste assise dans cette salle pendant que vous explorez notre propre territoire ? Et puis… elle marqua une pause, un sourire en coin. Quelqu’un devra bien vous ramener si vous commencez à entendre des voix.

Doltan ne put s’empêcher de sourire à son tour.

—  Soit. Mais vous restez au centre de l’escorte. Et si je vous donne l’ordre de reculer, vous obéissez. Sans discuter.

—  Sans discuter, promit-elle.

Ils savaient tous les deux que cette promesse ne valait pas grand-chose.

L’aube se leva froide et grise sur Valclarté. Une brume légère flottait encore entre les bâtiments quand l’escorte se rassembla près de la porte ouest. Dix hommes, comme prévu. Des visages burinés, des regards calmes. Gareth était parmi eux, ayant insisté pour servir de guide. Maeldran vérifia une dernière fois les sangles des chevaux, puis se tourna vers Doltan.

Une silhouette s’approcha depuis les écuries, marchant d’un pas égal.

Aeris Stellis portait son habituel manteau sombre au fil argenté, une besace en bandoulière et un bâton de marche à la main. Ses cheveux blonds courts étaient encore humides, comme si elle venait de se lever à la hâte.

—  Enchanteresse, la salua Doltan. Merci d’avoir répondu si rapidement.

—  Vous partez explorer quelque chose de potentiellement magique sans moi, répondit-elle d’un ton neutre. Ça aurait été stupide.

Lyarra réprima un sourire. Elle appréciait cette franchise brutale.

—  Vous avez tout ce qu’il vous faut ? demanda-t-elle.

Aeris tapota sa besace.

—  Composants de base. Cristaux de détection. Quelques contre-mesures. Si c’est un enchantement majeur, je ne pourrai pas le dissiper sur place, mais au moins je pourrai vous dire ce que c’est.

Elle observa l’escorte d’un œil critique.

—  Pas d’armures lourdes. Bien. Si on doit fuir, autant ne pas être ralentis.

—  On espère ne pas avoir à fuir, dit Maeldran d’un ton égal.

—  On espère toujours, capitaine. Ça n’empêche pas de prévoir.

Lyarra ajusta sa besace sur son épaule. Elle avait revêtu des vêtements pratiques. Une tunique de laine épaisse sous une veste de cuir renforcé, des bottes montantes bien lacées. Son carnet était enveloppé dans une toile cirée, à l’abri de l’humidité. À sa ceinture pendaient une dague et une petite trousse contenant ses instruments de cartographe.

Doltan enfourcha sa monture, une jument grise au tempérament calme. Il n’avait pas revêtu son armure d’apparat, seulement une cotte de mailles légère sous un manteau sombre. Son épée Solclair pendait à sa hanche, mais il n’avait pas pris de bouclier.

—  Nous sommes prêts, Sire, annonça Maeldran.

—  En route, dit simplement Doltan.

Les portes s’ouvrirent. L’escorte s’ébranla dans le petit matin, avalée peu à peu par la brume qui montait des champs. Derrière eux, Valclarté disparut dans la grisaille. Devant eux s’étendaient les plaines, puis au loin, la ligne sombre des forêts de l’ouest.

Ils marchèrent toute la journée d’un pas régulier, traversant des champs en jachère, longeant des haies où les dernières baies de Givrefeuille pendaient comme des perles noires. Le paysage se fit progressivement plus sauvage. Les fermes s’espacèrent, puis disparurent. Les chemins tracés laissèrent place à des sentiers de terre battue.

En fin d’après-midi, la lisière de la forêt se dressa devant eux, muraille d’arbres aux troncs massifs.

—  On campe ici, décida Doltan en désignant une clairière à quelques dizaines de pas des premiers arbres. Assez près pour partir tôt demain, assez loin pour ne pas dormir sous les branches.

Les soldats dressèrent le camp avec efficacité. Feu au centre, couvertures disposées en cercle, sentinelles désignées pour les tours de garde. Aeris s’approcha de la lisière, observant les arbres sans les toucher. Lyarra la rejoignit.

—  Vous sentez quelque chose ? demanda-t-elle à voix basse.

Aeris plissa les yeux, comme si elle regardait à travers les troncs plutôt que vers eux.

—  Quelque chose, oui. Pas hostile. Pas encore. Mais… attentif. La forêt sait qu’on est là.

Elle se tourna vers Lyarra.

—  Demain, restez près de moi. Si je vous dis de ne pas toucher quelque chose, ne le touchez pas. Si je vous dis de reculer, reculez. Pas de questions.

—  Compris, acquiesça Lyarra.

La nuit tomba rapidement. Le feu crépitait, projetant des ombres dansantes. Gareth raconta à voix basse ce qu’il avait vu lors de sa première expédition, ajoutant des détails qu’il n’avait pas mentionnés au conseil. Les hommes écoutaient en silence, quelques-uns jetant des regards nerveux vers la lisière.

Doltan ne dormit que peu. Assis près du feu, il regardait les flammes monter vers le ciel noir. Lyarra le rejoignit après son tour de garde.

—  Inquiet ? demanda-t-elle simplement.

—  Prudent, corrigea-t-il. On entre dans quelque chose qu’on ne comprend pas. Ça mérite de la prudence.

Elle hocha la tête et ne dit rien de plus. Parfois, le silence valait mieux que les paroles.

À l’aube, ils reprirent leur route. Cette fois, ils pénétrèrent dans la forêt. Les premiers pas sous la voûte givrée des arbres ne révélèrent rien d’inhabituel. Les arbres se dressaient comme dans n’importe quelle forêt : chênes massifs aux troncs épais, hêtres à l’écorce lisse, sol tapissé de feuilles mortes qui craquaient sous les bottes. Gareth ouvrait la marche, suivi de près par Maeldran. Doltan chevauchait au centre de l’escorte, Lyarra et Aeris marchant de part et d’autre de sa monture. Les soldats scrutaient les sous-bois d’un œil méfiant, mais rien ne bougeait hormis quelques oiseaux qui s’envolaient à leur approche.

Au bout d’une heure, l’air commença à changer. Ce fut d’abord imperceptible. Une tiédeur qui n’avait rien à voir avec la température extérieure, comme si la forêt retenait une chaleur douce venue d’ailleurs. Lyarra retira ses gants et déboutonna sa veste, fronçant les sourcils. L’air n’était pas censé être si doux en plein Givrefeuille, surtout sous les arbres.

—  Il fait plus chaud, murmura-t-elle à Aeris.

L’enchanteresse hocha la tête, les yeux mi-clos, concentrée.

—  Ce n’est pas de la chaleur naturelle. C’est… quelque chose d’autre. La forêt respire différemment ici.

Elle s’arrêta, posa la main contre un tronc. Ses doigts restèrent immobiles quelques secondes, puis elle retira sa paume.

—  Vivante. Plus vivante que ce qu’elle devrait être. Continuons, mais restez attentifs.

Progressivement, le paysage se transforma. Les feuilles mortes se firent plus rares au sol, remplacées par une mousse épaisse d’un vert profond qui étouffait le bruit des pas. Les oiseaux se turent. Le silence s’installa, pesant, troublé seulement par le souffle des hommes et le cliquetis discret des armes. Puis vinrent les fleurs.

D’abord quelques-unes, timides, accrochées aux branches basses. Des fleurs blanches aux pétales translucides, suivies de grappes dorées qui pendaient comme des lanternes éteintes. Lyarra s’arrêta pour en examiner une de plus près, sans la toucher.

—  Givrefeuille est la saison où les arbres perdent leurs feuilles, dit-elle à voix basse. Ces fleurs ne devraient pas être là.

—  Ne les touchez pas, intervint immédiatement Aeris. Pas avant que je sache ce qu’elles sont.

Les soldats jetaient des regards nerveux autour d’eux. L’un d’eux se pencha vers Maeldran.

—  Capitaine, c’est normal, ça ?

—  Non, répondit simplement Maeldran. Mais on continue. Gareth, vous êtes sûr du chemin ?

L’éclaireur hocha la tête sans se retourner.

—  Oui. C’est exactement comme la dernière fois. Les fleurs, l’air tiède… tout recommence.

Au fil des heures, le parfum se fit plus présent. Une odeur sucrée, presque écœurante, qui collait à la gorge et alourdissait les pensées. Lyarra sentit ses tempes commencer à battre doucement. Rien de douloureux encore, mais une pression sourde qui s’installait. Derrière elle, l’un des soldats trébucha. Un autre porta la main à son front en grimaçant.

—  Le mal de tête, dit Lyarra. Gareth l’avait mentionné.

Aeris sortit de sa besace un petit sachet de toile. Elle en tira une poignée d’herbes séchées qu’elle distribua aux membres de l’escorte.

—  Mâchez ça. Lentement. Ça devrait atténuer les effets.

—  C’est quoi ? demanda un jeune soldat en reniflant la plante d’un air méfiant.

—  De la menthe sauvage mélangée à de l’écorce de saule. Rien de magique, juste du bon sens. Mâchez.

Le goût amer se répandit dans les bouches, mais la pression dans les crânes ne faiblit que légèrement. Doltan observait Aeris avec attention.

—  Vous sentez quelque chose d’hostile ?

Elle secoua la tête.

—  Non. Pas hostile. Juste… protecteur. Comme si la forêt essayait de nous décourager d’aller plus loin. Les fleurs, le parfum, le mal de tête… ce sont des avertissements, pas des attaques.

—  Alors on continue, décida Doltan.

Mais une demi-heure plus tard, la situation empira brusquement. Les jambes d’un soldat se dérobèrent sous lui, et il s’effondra. Il se rattrapa à un tronc, le visage livide, les yeux révulsés. Un bourdonnement aigu sortait de sa gorge serrée.

—  Mes oreilles…, gémit-il. J’entends… j’entends quelque chose. Ça ne s’arrête pas.

Maeldran se précipita, soutint l’homme par les épaules. Deux autres soldats vacillèrent, portant les mains à leurs tempes. L’un d’eux vomit contre un arbre, le corps secoué de spasmes.

—  Aeris ! appela Doltan d’une voix tendue.

L’enchanteresse était déjà en mouvement. Elle s’agenouilla près du premier soldat, posa deux doigts sur son front. Ses lèvres remuèrent en silence, traçant des mots que personne ne comprit. Une lueur pâle, presque imperceptible, pulsa entre ses doigts.

—  La forêt entre dans leur tête, dit-elle d’une voix tendue. Elle cherche leurs peurs, leurs faiblesses. Certains résistent mieux que d’autres.

Elle se redressa, sortit de sa besace une poignée de petits cristaux translucides. D’un geste vif, elle en plaça un dans la paume de chaque soldat affecté.

—  Serrez ça. Fort. Ça devrait créer une barrière, mais je ne sais pas combien de temps elle tiendra.

Le soldat qui avait vomi se redressa péniblement, le visage gris. Le bourdonnement dans ses oreilles sembla diminuer, mais il tremblait de tous ses membres.

Doltan descendit de sa monture et s’approcha de Maeldran.

—  Combien sont touchés ?

—  Trois gravement, Sire. Deux autres qui commencent à flancher.

Le roi regarda l’escorte, puis Gareth, puis la forêt qui s’étendait devant eux. Sa mâchoire se serra.

—  Maeldran, vous restez ici avec les hommes affectés. Montez un campement de fortune. Si leur état empire, vous rebroussez chemin immédiatement.

Le capitaine fronça les sourcils.

—  Sire, vous ne pouvez pas continuer sans escorte suffisante.

—  Je ne continuerai pas seul, répondit Doltan. Gareth nous guide. Aeris nous protège. Lyarra observe. Et je prendrai les cinq hommes qui tiennent encore debout. C’est suffisant.

Il se tourna vers les soldats valides.

—  Ceux qui se sentent capables de continuer, un pas en avant.

Cinq hommes s’avancèrent sans hésiter. Parmi eux, le vétéran qui avait interrogé Maeldran plus tôt. Leurs visages étaient pâles, leurs mâchoires serrées, mais ils tenaient bon.

Maeldran voulut protester, mais le regard de Doltan ne laissait aucune place à la discussion.

—  C’est un ordre, capitaine. Protégez vos hommes. Nous reviendrons.

Aeris s’approcha des soldats restants et posa ses mains à plat devant elle, paumes tournées vers le ciel. Elle ferma les yeux et murmura une série de mots âpres, gutturaux. L’air frémit autour d’eux, comme si une membrane invisible se tissait. Les cristaux qu’elle avait distribués se mirent à luire d’une faible lumière bleutée.

—  Protection basique, dit-elle en rouvrant les yeux. Ça ne vous rendra pas invulnérables, mais ça devrait ralentir l’intrusion. Ne lâchez pas les cristaux. Et si vous sentez quelque chose entrer dans votre tête, appelez-moi immédiatement.

Elle se tourna vers Doltan.

—  Nous pouvons y aller.

Le groupe réduit s’enfonça plus profondément dans la forêt. Derrière eux, Maeldran et les soldats affaiblis disparurent peu à peu dans la brume qui montait entre les arbres. Devant eux, le chemin se faisait de plus en plus étroit. L’après-midi avançait quand Gareth leva soudain la main. L’escorte s’arrêta. Devant eux, le sentier semblait se refermer. Ce n’était pas une illusion : les branches basses s’entrecroisaient, les ronces formaient un rideau dense, et même l’espace entre les troncs paraissait plus étroit qu’il ne l’avait été quelques mètres plus tôt.

—  Voilà, murmura Gareth. C’est exactement là que mes hommes ont voulu rebrousser chemin. On a l’impression que la forêt nous dit : « N’allez pas plus loin. »

L’un des soldats dégaina son épée et s’approcha des ronces. Il n’eut pas besoin de frapper. Au moment où la lame toucha les branches, celles-ci se rétractèrent légèrement, comme une main qui se retire d’une flamme.

—  Elle réagit, dit Aeris en observant le phénomène. Elle est consciente.

Lyarra sentit un frisson lui parcourir l’échine. Une forêt consciente. Elle nota mentalement de l’écrire dans son carnet dès qu’ils s’arrêteraient.

Doltan s’avança vers le rideau de ronces. Il ne dégaina pas son épée. Il posa simplement sa main à plat devant lui, paume ouverte, et parla d’une voix calme.

—  Nous ne sommes pas venus pour causer de mal. Nous cherchons à comprendre quelle est votre nature. Laissez-nous passer.

Pendant un long moment, rien ne se passa. Les soldats retenaient leur souffle. Puis, lentement, les branches commencèrent à s’écarter. Pas brutalement, mais avec une sorte de réticence, comme une porte qui grince en s’ouvrant. Un passage se dessina, juste assez large pour laisser passer un homme de front.

—  Par tous les saints…, souffla l’un des soldats.

Aeris s’approcha du passage, le scrutant avec attention.

—  La forêt nous teste. Elle veut savoir si nous respectons ses règles. Ne touchez rien. Ne cassez rien. Et surtout, restez groupés.

Ils s’engagèrent dans le passage un par un, Gareth en tête, Doltan derrière lui. Lyarra marchait juste après le roi, ses mains serrées sur les bretelles de sa besace. Les branches semblaient se refermer derrière eux à mesure qu’ils avançaient, non pour les piéger, mais comme pour refermer une plaie. Et puis, soudain, ils débouchèrent dans une clairière.

La lumière y était différente. Dorée, presque liquide, filtrant à travers une canopée si dense qu’on aurait dit un plafond de verdure. Le sol de la clairière était tapissé d’une herbe d’un vert si éclatant qu’il semblait irréel, parsemée de fleurs blanches et dorées qui ondulaient doucement sans qu’aucun vent ne souffle. L’air y était tiède, épais, chargé d’un parfum entêtant qui faisait tourner la tête, non pas désagréable, mais trop présent, trop vivant. Puis ils la virent.

Au centre de la clairière se dressait quelque chose qui coupa le souffle à Lyarra. De loin, depuis la forêt, cela ressemblait à une tour. Mais maintenant qu’ils se tenaient à quelques dizaines de pas, elle comprit que ce n’était pas une construction de pierre ou de bois. C’était une structure vivante, végétale, qui s’élevait vers le ciel dans un mouvement d’une grâce impossible. Elle montait, montait encore, fine et effilée comme une lance plantée dans la terre. Sa base, large de trois ou quatre pas, s’enfonçait dans le sol comme une racine massive. Puis elle s’amincissait progressivement, s’étirant vers les hauteurs en une spirale lente, élégante, son sommet si fin qu’il semblait capable de percer les nuages. Blanche à la base, elle virait au vert pâle à mi-hauteur, puis à l’or vers le haut, où elle disparaissait dans la lumière dorée qui baignait la clairière. Des milliers de pétales la recouvraient entièrement, si serrés qu’ils formaient une peau continue, luisante, presque translucide. Certains se repliaient et se dépliaient avec une lenteur hypnotique, révélant des éclats de lumière dorée à l’intérieur, comme si un cœur battait au centre de la structure. Elle oscillait imperceptiblement, respirait, vivait. Un parfum puissant en émanait, si concentré qu’il avait presque une texture, une présence physique qui pesait sur la poitrine.

—  Par tous les dieux…, murmura l’un des soldats, la voix rauque d’émerveillement et de crainte mêlés.

Lyarra sentit ses jambes trembler. Ce n’était pas de la peur, pas exactement. C’était quelque chose de plus profond, une réaction instinctive face à quelque chose qui ne devrait pas exister, quelque chose de trop beau, de trop parfait pour appartenir au monde qu’elle connaissait. Elle voulut sortir son carnet, tracer un croquis, prendre des notes, mais ses mains refusèrent de bouger. Comment dessiner quelque chose qui changeait à chaque instant, qui semblait vivant comme un animal, qui respirait comme un poumon ? Aeris fit un pas en avant, les yeux écarquillés. Ses doigts serraient son bâton si fort que ses jointures avaient blanchi.

—  C’est vieux, murmura-t-elle d’une voix tremblante. Vraiment vieux. Plus vieux que Valclarté, plus vieux que n’importe quelle cité que je connais. Ce n’est pas de la magie humaine. C’est…

Elle chercha ses mots, et pour la première fois depuis que Lyarra la connaissait, l’enchanteresse sembla à court de phrases précises.

—  C’est de la vie pure. Concentrée. Comme si quelqu’un avait pris l’essence même de la forêt et l’avait sculptée.

Gareth s’était agenouillé, les mains posées à plat sur l’herbe, le front bas. Pas en signe de soumission, mais comme un homme qui reconnaît quelque chose de plus grand que lui. Les autres soldats restaient figés, partagés entre l’envie de s’approcher et celle de fuir.

Et c’est alors qu’elle apparut.

Au pied de la structure, là où les racines s’enfonçaient dans la terre, l’air frémit. Une silhouette se dessina, d’abord floue, comme une ombre projetée par une lumière invisible, puis de plus en plus nette. Une femme. Ou quelque chose qui ressemblait à une femme. Sa peau avait l’éclat des feuilles tendres au printemps, translucide, parcourue de veines vert pâle qui pulsaient doucement. Ses cheveux n’étaient pas des cheveux mais des lianes fines, vertes et dorées, qui tombaient jusqu’au sol en ondulant comme des algues dans un courant. Ses yeux – immenses, sans pupilles, d’un vert profond comme la mousse après la pluie – se posèrent sur eux avec une autorité tranquille, celle d’une reine qui n’a jamais eu besoin de lever la voix pour être obéie. Elle ne portait rien qui ressemble à un vêtement. Son corps était recouvert de pétales blancs et dorés qui s’imbriquaient comme des écailles, formant une robe vivante qui bruissait à chaque mouvement. Ses pieds ne touchaient pas vraiment le sol, ils effleuraient l’herbe comme si la terre elle-même la portait.

Personne n’osa bouger. Personne n’osa parler.

La créature les observa un long moment, son regard passant de l’un à l’autre. Ses lèvres s’entrouvrirent, bougeant sans produire le moindre son. Mais des mots résonnèrent dans la tête de Lyarra, clairs, distincts, accompagnés d’une pression sourde derrière ses tempes. Elle serra les mâchoires pour ne rien laisser paraître.

—  Les fleurs vous ont prévenus. L’air vous a ralentis. Vos compagnons sont tombés. Et pourtant, vous avez continué.

Ce n’était pas une question. C’était un constat, prononcé sans colère mais sans chaleur non plus. La voix résonnait dans tous les crânes à la fois, comme si la créature parlait directement à l’intérieur de chaque esprit. Derrière Lyarra, l’un des soldats gémit doucement, portant la main à sa tempe. Un autre vacilla légèrement avant de se reprendre. La créature inclina légèrement la tête, ses cheveux-lianes ondulant dans un mouvement silencieux.

—  Pourquoi ?

Doltan fit un pas en avant. Pas pour s’imposer, mais pour montrer qu’il n’avait pas peur. Il inclina légèrement la tête – geste rare chez lui, signe de respect sincère.

—  Je suis Doltan Solarion, roi de Valclarté. Nous ne sommes pas venus prendre ou détruire. Nous sommes venus comprendre.

La voix résonna à nouveau dans leurs crânes, accompagnée de cette pression sourde qui faisait grimacer les soldats. Lyarra sentit ses tempes battre plus fort, mais garda les yeux fixés sur la créature.

—  Comprendre, répéta la nymphe, et il y eut quelque chose dans ce mot qui ressemblait presque à de l’ironie. Beaucoup viennent pour couper. Peu viennent pour écouter.

Elle leva une main, désignant la structure derrière elle d’un geste lent.

—  Ceci est un cœur. L’un des cœurs de la forêt, l’un des nœuds par lesquels circule ce qui fait vivre toute chose ici.

Aeris inspira brusquement, ses yeux s’écarquillant.

—  Un réseau, murmura-t-elle. Il y en a d’autres.

La nymphe tourna son regard vers l’enchanteresse, et pour la première fois, quelque chose ressemblant à de l’approbation passa dans ses traits végétaux.

—  Oui. D’autres cœurs battent ailleurs, dans des lieux que vos cartes ne nomment pas. Nous sommes liés. Reliés par ce que vous appelleriez… des veines. Par ce qui coule sous la terre, plus profond que vos racines, plus ancien que vos cités.

Elle marqua une pause. La douleur dans les crânes s’intensifia légèrement, comme si elle cherchait ses mots, ou plutôt les pensées qu’elle voulait transmettre.

—  Ce courant, il donne la vie. Il maintient l’équilibre.

Elle baissa les yeux vers ses propres mains. Lyarra remarqua pour la première fois que les pétales qui recouvraient la peau de la nymphe étaient légèrement flétris aux extrémités, comme touchés par un gel précoce.

—  Je m’affaiblis. La structure s’affaiblit. Parce qu’il ne vient plus jusqu’ici comme il le devrait.

Doltan fronça les sourcils.

—  Qu’est-ce qui l’empêche de circuler ?

La voix de la nymphe se fit plus grave, presque douloureuse à entendre.

—  La terre a été blessée. Quelque part, loin d’ici, vos semblables ou d’autres ont creusé trop profond. Ils ont ouvert des plaies dans la roche. Ils ont sectionné les veines par lesquelles coule la vie. Le sang de la terre se perd dans ces blessures, s’écoule là où il ne devrait pas aller, ou pire encore, stagne et pourrit.

Gareth, toujours agenouillé, releva la tête.

—  Les mines, murmura-t-il. Les mines du sud ?

La nymphe ne répondit pas directement, mais son silence valait confirmation.

—  Je ne sais pas où exactement. Je ne vois pas ce qui se passe sous la pierre aussi loin. Mais je sens la rupture. Le réseau est brisé.

Elle se tourna vers la structure derrière elle, et pour la première fois, Lyarra perçut quelque chose qui ressemblait à de la tristesse dans sa voix.

—  Si je meurs, ce cœur cessera de battre. La forêt ici perdra son ancrage. L’équilibre se rompra. Ce qui est vie deviendra corruption. Ce qui est ordre deviendra chaos. Et ce chaos s’étendra, lentement, vers les autres cœurs. Jusqu’à ce qu’ils tombent aussi.

Le silence qui suivit fut lourd, oppressant. Même les soldats, qui ne comprenaient peut-être pas tous les détails, sentaient le poids de ces mots.

Doltan prit une longue inspiration.

—  Que pouvons-nous faire ?

La nymphe inclina légèrement la tête.

—  Il existe, tout près d’ici, une veine. Profonde. Avant que le réseau ne soit blessé, la sève y circulait librement. Maintenant, elle est prisonnière sous la roche, scellée. Trop faible pour remonter seule.

Elle marqua une pause.

—  Cette veine doit être rouverte. Comme on rouvre une blessure mal cicatrisée pour qu’elle guérisse. Mais ce n’est pas un travail de pioches. Il faut sentir où elle se trouve, la libérer sans la briser davantage.

Aeris fit un pas en avant.

—  Je peux localiser la veine. Et peut-être… ouvrir un passage. Mais pas seule.

La nymphe tourna son regard vers elle.

—  Tu auras besoin de force pour déplacer la pierre. De volonté pour tenir quand la terre tremblera. Et de courage pour ne pas reculer.

Doltan regarda ses compagnons. Lyarra hocha la tête. Aeris serra son bâton. Gareth et les soldats se redressèrent.

—  Montrez-nous, dit simplement le roi.

Pour la première fois, la nymphe sembla presque sourire.

—  Suivez-moi.

La nymphe les guida hors de la clairière par un sentier qui n’en était pas vraiment un. Les arbres semblaient s’écarter sur son passage, les ronces se retiraient comme des rideaux qu’on tire. Lyarra essayait de mémoriser le chemin, de repérer des points de repère, mais tout semblait se déplacer dès qu’elle détournait les yeux. La forêt avait ses propres règles.

Ils marchèrent une heure, peut-être deux. Le temps lui-même semblait flou ici, élastique. Les soldats suivaient en silence, les mains crispées sur leurs armes. Gareth ouvrait toujours la marche derrière la nymphe, les yeux rivés sur le sol comme s’il cherchait à lire des signes invisibles. Puis la nymphe s’arrêta.

Ils se tenaient au pied d’une pente rocheuse couverte de mousse. Rien de spectaculaire. Pas de marques visibles, pas de signes évidents. Juste de la pierre grise qui affleurait entre les racines noueuses d’un vieux chêne tordu.

—  Ici, dit la voix dans leurs têtes.

Aeris s’approcha, posa une main à plat sur la roche. Elle ferma les yeux. Ses lèvres remuèrent sans bruit, traçant des mots que personne ne comprit. Une lueur pâle pulsa entre ses doigts. Elle resta ainsi un long moment, immobile, concentrée. Puis elle rouvrit les yeux.

—  C’est profond. Très profond. La veine est là, juste sous cette couche de roche. Je sens la sève, elle est piégée, stagnante.

Elle se tourna vers Doltan.

—  Il va falloir dégager cette pierre. Mais doucement. Si on brise la veine au lieu de l’ouvrir, tout sera perdu.

Doltan hocha la tête et fit signe aux soldats. Ils posèrent leurs armes et se mirent au travail. Pas de pioches, pas d’outils lourds. Juste leurs mains, des pierres plates pour faire levier, une patience forcée. Aeris guidait chaque geste, leur indiquant où appuyer, où tirer.

—  Là. Non, pas si fort. Oui, comme ça. Doucement.

Lyarra s’était installée un peu en retrait, son carnet ouvert sur ses genoux. Elle traçait des croquis rapides, notait des impressions. La lumière filtrait entre les branches, projetant des ombres dansantes. Au bout d’une demi-heure, une fissure apparut dans la roche. Mince comme un cheveu, mais visible. Aeris s’agenouilla, y posa les doigts.

—  C’est là. Juste en dessous.

Elle prit une longue inspiration, leva son bâton. Les cristaux qu’elle avait distribués plus tôt se mirent à luire d’une lumière bleutée. L’air frémit. Des mots gutturaux, sortirent de sa gorge. Pas une langue que Lyarra connaissait. Quelque chose de plus ancien. La fissure s’élargit. Lentement. Un craquement sourd résonna sous leurs pieds. La terre trembla légèrement.

—  Continue, dit Doltan en posant une main sur une saillie rocheuse. On tient.

Les soldats agrippèrent la pierre, tirant en cadence. Aeris poursuivait son incantation, la voix de plus en plus tendue. La sueur coulait sur son front. Ses mains tremblaient. La fissure devint une brèche. Large comme une main. Puis comme un avant-bras. Et c’est à ce moment-là que quelque chose bougea en dessous. Un grondement sourd monta de la terre.

Aeris écarquilla les yeux.

—  Il y a quelque chose là-dedans. Quelque chose qui ne devrait pas… Elle n’eut pas le temps de finir.

La brèche explosa.

Une masse noire jaillit de l’ouverture comme un jet d’eau sous pression. Mais ce n’était pas de l’eau. C’était une forme. Une ombre. Quelque chose entre un chien et un cauchemar, ni vraiment solide ni vraiment liquide, qui se tordait et se contractait avec une rage animale.

La créature se jeta sur le soldat le plus proche. Il n’eut pas le temps de lever son bouclier. Des mâchoires noires comme l’abîme s’abattirent sur sa main, broyant chair et os dans un craquement qui résonna jusque dans leurs entrailles. Son hurlement déchira l’air, arrachant des frissons à tous ceux qui l’entendirent. Le soldat tomba à genoux, tenant son poignet. Là où avait été son index ne restait qu’un moignon sanglant. Le doigt gisait dans l’herbe, encore recroquevillé.

—  Formez un cercle ! rugit Doltan en dégainant Solclair.

Mais la créature était déjà ailleurs. Rapide. Trop rapide. Elle bondit sur un autre homme, un jeune qui n’avait pas encore eu le temps de reculer. La créature plongea ses crocs dans la chair tendre de la gorge, déchirant la peau d’un mouvement brutal. Un gargouillement humide remplaça le cri que le soldat tentait de pousser. Le sang gicla. Rouge vif, presque noir à la lumière tamisée de la forêt. Il éclaboussa les fleurs blanches au sol, les teignant d’écarlate. Le soldat porta les mains à son cou, les yeux écarquillés, la bouche ouverte sur un cri qui ne vint jamais. Il s’effondra. Le sang coulait entre ses doigts, formait une flaque sombre qui s’élargissait. L’odeur du sang emplit l’air. Âcre. Métallique. Étouffant.

La créature se tourna, cherchant une nouvelle proie. Ses yeux, si on pouvait les appeler ainsi, étaient deux points lumineux, jaunes, fous. Comme un chien enragé. Elle ne pensait pas. Elle tuait. Son regard tomba sur Lyarra. Elle était encore assise, le carnet ouvert, pétrifiée. La créature bondit.

—  Lyarra ! hurla Doltan.

Aeris leva son bâton. Un mot claqua dans l’air comme un coup de fouet. Une barrière translucide se dressa entre Lyarra et la créature. L’ombre percuta le bouclier magique dans un choc sourd qui fit vibrer l’air. Elle rebondit, glissa, se tordit. Doltan était déjà en mouvement. Il traversa l’espace en trois enjambées, Solclair levée. La créature se retourna vers lui, gueule ouverte, Une bave noire, épaisse comme du goudron, dégoulinait sur ce qui lui servait de mâchoire. Ses muscles se contractèrent sous sa peau d’ombre, et elle s’élança vers la gorge de Doltan avec la violence d’une flèche libérée de son arc. Doltan ne recula pas. Il planta ses pieds dans le sol et frappa. La lame fendit l’ombre en deux, de haut en bas, dans un mouvement d’une violence brutale. La créature poussa un cri, un son aigu, déchirant, inhumain, puis se disloqua. Elle ne tomba pas mais se dissout, comme de la fumée emportée par le vent. En quelques secondes, il ne resta rien. Pas de cadavre. Pas de trace. Juste l’odeur de terre pourrie qui s’estompait.

Le silence retomba. Pesant. Brisé seulement par les râles du soldat blessé qui serrait son poignet mutilé et les sanglots étouffés de celui qui regardait son camarade mort dans une mare de sang. Aeris s’approcha du corps, s’agenouilla. Elle posa deux doigts sur le cou du jeune homme, cherchant un pouls qu’elle savait ne pas trouver. Elle ferma les yeux et secoua lentement la tête.

—  Il est parti.

Doltan essuya sa lame sur l’herbe et la rengaina. Sa main tremblait légèrement, mais son visage restait impassible.

—  Qu’est-ce que c’était ? demanda-t-il d’une voix dure.

Aeris se releva, le regard fixé sur l’endroit où la créature avait disparu.

—  Je ne sais pas exactement. Quelque chose de corrompu. Né de la blessure, peut-être. Quand la sève stagne trop longtemps, quand elle pourrit au lieu de circuler, elle peut donner naissance à ça, dit-elle en cherchant et hésitant sur le choix de ses mots.

Gareth, le visage blême, cracha par terre.

—  C’est fini, au moins ?

—  Je pense que oui, répondit Aeris en hochant la tête.

Un grondement sourd monta alors du sol. Pas menaçant cette fois. Différent. La brèche dans la roche s’élargit encore, et quelque chose de lumineux commença à se répandre. Pas de l’eau. Quelque chose de plus épais, plus lumineux. Une lueur légèrement dorée, presque liquide, qui montait lentement, s’écoulait sur la pierre comme du miel. Elle dessinait un petit ruisseau qui serpentait entre les racines, descendait la pente, retournait vers la clairière. Vers la structure. Vers le cœur. La nymphe apparut à côté d’eux sans un bruit. Elle observa la sève couler, et pour la première fois, ses traits se détendirent vraiment. Pas un sourire. Quelque chose de plus profond. Un soulagement. Puis son regard tomba sur le soldat mort. Sur le sang qui tachait les fleurs. Sur le soldat blessé qui serrait son poignet en gémissant.

Elle s’approcha du corps, s’agenouilla. Posa sa main sur le front du jeune homme.

—  Il a donné sa vie pour que je vive. Pour que ce cœur continue de battre.

Sa voix résonna dans leurs têtes, mais cette fois, elle était douce. Presque tendre.

—  Nous le garderons Ici. Il ne sera pas oublié et deviendra une partie de nous.

Elle leva la main. Le sol sous le corps se mit à bouger. Pas violemment. Doucement. Comme une couverture qu’on tire. La mousse grimpa le long de ses jambes, enveloppa son torse, ses bras, son visage. Des fleurs blanches et dorées surgirent de la terre, s’enroulèrent autour de lui. En quelques instants, il disparut sous un tapis végétal. Puis une jeune pousse, mince, fragile, poussa à l’endroit où le corps avait reposé. Ses feuilles frissonnèrent dans une brise qui n’existait pas. Les soldats restèrent immobiles, le souffle court. La nymphe se releva et se tourna vers Doltan.

La nymphe se releva et se tourna vers Doltan. Elle leva lentement la main, paume ouverte. Au creux de sa paume reposait une graine dorée qui battait au rythme d’un cœur, émettant une faible lueur à chaque pulsation.

—  Nous souhaitons te remettre ce présent. Qu’il soit le gardien de ce que vous avez accompli ici. Du sacrifice qui a été fait. Du lien qui s’est tissé entre ton peuple et notre forêt.

Doltan observa la graine. Le battement lumineux captait son regard, régulier, apaisant. Il finit par tendre la main. La créature y déposa tendrement la graine. Dès lors qu’elle toucha la peau de Doltan, une chaleur accueillante se répandit dans sa paume. Doltan referma ses doigts avec précaution, protégeant la graine. Il fit un pas en arrière et baissa la tête en signe de respect.

—  C’est avec honneur que nous acceptons votre présent. Nous en prendrons soin.

Lyarra et Aeris se tenaient légèrement en retrait. La nymphe se tenait devant eux, silencieuse. La lumière filtrant à travers les feuilles jouait sur sa peau, et ses cheveux, semblables à de fines branches, frémissaient doucement. Elle se tourna vers le soldat blessé qui serrait son poignet mutilé. Sans un mot, elle s’agenouilla à ses côtés et posa délicatement sa main sur la plaie. De fines feuilles surgirent de sa paume, s’enroulant autour du moignon du pauvre homme comme un bandage vivant. Le sang cessa de couler. De la sève suinta des feuilles, pénétrant la chair à vif. Le soldat grimaça, et malgré son tressaillement de douleur, ne retira pas sa main. La chair se referma lentement sous le pansement végétal, les bords de la plaie se rejoignant jusqu’à ne laisser qu’une cicatrice lisse. Les feuilles se desséchèrent puis tombèrent en poussière.

—  La douleur s’effacera. La marque restera. La forêt te reconnaîtra toujours.

Le soldat hocha la tête de gratitude, les yeux rouges, la gorge trop serrée pour parler.

La nymphe se redressa. Son regard balaya le petit groupe une dernière fois, s’attardant sur chacun d’eux comme pour graver leurs visages dans une mémoire plus ancienne que la pierre.

—  Retournez chez vous. La forêt vous ouvrira le chemin.

Elle fit un pas en arrière. Puis un autre. Sa forme commença à perdre de sa netteté, ses contours se brouillant comme une silhouette vue à travers la brume. Ce qui lui servait de chevelure s’effilocha. L’écorce de sa peau s’égraina peu à peu. Les pétales qui la recouvraient se détachèrent un à un, tourbillonnant doucement au vent avant de se désagréger dans l’air. En quelques instants, il ne resta plus rien d’elle. Au loin, vers la clairière, la structure massive frémit. Comme si elle reprenait son souffle. Comme si elle venait de rappeler à elle une part d’elle-même. Le silence retomba. Seul le doux ruissellement de la sève qui coulait vers l’aiguille troublait le calme de la forêt.

Doltan rangea soigneusement la graine dans une bourse de cuir qu’il attacha à sa ceinture. Il se tourna vers ses compagnons.

—  En ordre de marche. On rejoint Maeldran.

Les soldats se remirent debout, ramassant leurs armes. Gareth prit la tête, cherchant le chemin du retour, Lyarra prit la tête avec lui. Cette fois, la forêt ne résistait plus. Les branches et les ronces se retiraient doucement sur leur passage. Ils marchèrent en silence, chacun perdu dans ses pensées. Le soldat blessé tenait son poignet contre sa poitrine, regardant parfois la cicatrice lisse avec un mélange d’effroi et de respect. Lyarra serrait son carnet sans l’ouvrir. Certaines choses ne s’écrivaient pas tout de suite.

Au bout d’une heure, ils aperçurent les fumées du bivouac et les couleurs solastines des tentes d’un bleu profond. Maeldran se tenait debout près du feu, une main sur le pommeau de son épée. Quand il les vit émerger des arbres, son visage se détendit.

—  Je suis heureux de vous revoir, Messire ! s’exclama-t-il en allant à leur rencontre. Nous commencions à douter de votre retour. Les soldats qui étaient mal en point ont pu se remettre depuis que nous avons rebroussé chemin et monté le camp. Et vous ? Corwen n’est pas avec vous ? Mais que s’est-il passé, bon sang ? s’exclama-t-il en voyant son autre soldat avec un moignon à la place de la main, l’air inquiet.

—  Corwen, dit Lyarra en comprenant aussitôt à qui il faisait allusion alors qu’elle n’avait jamais pris le temps de connaître son nom, est tombé au combat.

—  Je suis sincèrement désolé, reprit Doltan. Nous n’avons pu le sauver. Une créature s’est jetée sur lui et l’a tué. Il a été brave jusqu’au bout. Nous n’avons pu ramener son corps. La forêt l’a pris avec elle. Il ne sera pas oublié.

Sa voix était calme, mais chargée d’une gravité que Maeldran reconnut immédiatement. Il hocha lentement la tête, ferma les yeux un instant.

—  Il est mort en soldat, alors.

—  Il est mort en héros, corrigea doucement Aeris. Et la forêt le garde comme tel.

—  Et vous avez réussi ? Ce pour quoi il est mort… ça en valait la peine ?

Doltan lui expliqua alors la rencontre, et lui montra le présent offert par la forêt, lui exposant ce lien unique créé entre leur peuple et cette entité.

—  Quand le moment viendra, dit Doltan, nous saurons faire grandir et prospérer cette graine. Elle s’épanouira, autant qu’Aelion et Valclarté s’épanouiront. Maeldran, Lyarra et Aeris acquiescèrent chacun leur tour dans un profond respect.

Pendant ce temps, les autres soldats s’étaient retrouvés. Ceux restés au bivouac, encore pâles mais debout, écoutaient les récits avec des yeux ronds. Gareth racontait la créature d’ombre, les mains animées. Un autre parlait de la nymphe, cherchant ses mots. Le soldat blessé montrait sa cicatrice. Le silence respectueux qui suivit valait tous les discours.

Maeldran observa Doltan un long moment.

—  Est ce que nous rentrons ?

—  Oui. Nous rentrons.

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