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Chapitre 1 – L’aube de Valclarté

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L’aube se leva ce jour-là avec une gravité inhabituelle. Les nuages, gonflés d’humidité, laissaient à peine filtrer quelques traits de lumière pâle sur les collines qui encerclaient Valclarté. La jeune cité semblait retenir son souffle. De ses rues encore boueuses montait un mélange d’odeurs familières, de la pierre fraîche des chantiers à la laine humide séchant aux fenêtres, du pain du matin et des fumées des premiers feux. Les enfants couraient déjà entre les flaques, leurs cris perçant la brume matinale, tandis que les marteaux reprenaient leur cadence aux ateliers. Valclarté n’était alors qu’une promesse. Ses murs épais, encore inachevés, ses portes qui grinçaient sous le poids du métal neuf, ses rues qui se transformaient en torrents de boue au moindre orage. Mais derrière ce désordre, quelque chose de solide prenait forme. Dans la salle des cartes, Doltan Solarion étudiait les tracés de Lyarra, ses doigts suivant les routes comme un musicien parcourant ses partitions.

Doltan se pencha sur la grande carte étalée devant eux, ses doigts traçant les limites connues des Plaines Solastines. Au-delà de ces frontières familières, le parchemin se faisait vague, quelques traits incertains, des noms murmurés par les marchands, des espaces blancs qui appelaient l’exploration.

—  Vos cartes s’arrêtent ici, observa-t-il en désignant la lisière ouest. Qu’y a-t-il au-delà de cette forêt ?

—  Les colporteurs parlent de nymphes, répondit Lyarra en posant son doigt sur les hachures vertes. Des clairières interdites et des chemins qui changent selon l’humeur des gardiennes. Rien de sûr.

—  Et vers le nord-ouest, ces montagnes ?

—  Haute-Crête. Des gens rudes mais honnêtes, d’après ce qu’on dit. Mais les cols pour y parvenir restent incertains en hiver.

Doltan hocha lentement la tête, son regard remontant vers les zones d’ombre de la carte.

—  Nous ne pouvons pas rester enfermés dans nos plaines, même prospères. Un royaume qui ne grandit pas finit par se racornir.

—  Mais comment établir des routes sûres vers l’inconnu ?

—  Commençons par envoyer des émissaires, pas des soldats. Il vaut mieux perdre du temps à négocier que des hommes à combattre.

Le premier jour d’un règne véritable ne coïncide pas avec un couronnement. Il arrive quand quelqu’un, quelque part, dit « oui » à une tâche simple. Ce matin-là, leur « oui » prit la forme de bottes dans l’herbe.

À la demande du capitaine des portes, Lyarra accompagna la première patrouille au-delà des fossés, sur la vieille route de craie que les pluies d’hiver avaient marquée de profondes ornières. Le capitaine s’appelait Maeldran. Un visage buriné par les campagnes, mais des yeux étonnamment doux pour un homme qui maniait sa lance avec l’assurance d’une certitude. Derrière lui marchaient ses hommes, de jeunes soldats au menton encore rosé de duvet. L’air matinal portait une fraîcheur mordante qui faisait fumer les respirations. Les jeunes soldats jetaient des regards nerveux vers les bosquets qui bordaient le chemin, leurs mains se crispant sur leurs lances au moindre bruissement de feuilles. Un corbeau croassa dans un chêne proche, deux recrues sursautèrent. L’odeur de sueur aigre trahissait une tension qui n’avait rien à voir avec l’effort de la marche.

—  Je ne vous demande pas d’être des héros, dit-il en ajustant sa sangle d’épaule. Ce sont des habitudes qu’il nous faut. On marche au même rythme, on salue les gens qu’on croise, on montre qu’on est là sans menacer. Les habitants ont besoin de voir des visages familiers passer à heures fixes. C’est ça qui chasse la peur, savoir que demain ressemblera à aujourd’hui.

Aucun des jeunes soldats n’osa plaisanter. Les vétérans hochaient la tête avec cette gravité que les recrues s’empressaient d’imiter pour masquer leur nervosité. La troupe se mit en marche.

Le pays autour de Valclarté gardait cet aspect sauvage des terres encore mal apprivoisées. Des haies broussailleuses séparaient des parcelles inégales, de vieux fossés retenaient une eau boueuse qui stagnait depuis les pluies d’automne. Les champs d’avoine semblaient avoir été semés au hasard sur les pentes, comme si les paysans avaient lancé leurs graines en espérant que la terre voudrait bien les accueillir. Au loin, les lisières forestières frémissaient sous la brise matinale, donnant l’impression d’un monde qui s’éveillait à peine. Ils croisèrent un berger dont le chien aboya furieusement à leur approche, tirant sur sa corde jusqu’à s’étrangler. L’homme leva la main avec cette politesse prudente qui mêle l’accueil et l’inquiétude, ne sachant pas encore s’il devait sourire ou fuir.

—  Vous patrouiller pour le Roi ? demanda-t-il en retenant son chien d’une poigne ferme.

—  Nous faisons notre ronde, répondit Maeldran sans s’arrêter. Pour que les chemins restent sûrs.

—  Alors faites attention à l’ouest, fit le berger en désignant les collines du menton. J’ai vu des lueurs étranges ces derniers soirs. Pas le reflet du soleil, autre chose.

Lyarra s’approcha, son carnet déjà à la main.

—  Quel genre de lueurs ? Des feux de camp ?

Le berger secoua la tête, mal à l’aise.

—  Non, madame. Quelque chose qui bougeait. Qui… pulsait. Mon chien refusait de regarder dans cette direction.

—  Vous avez une idée de ce que ça pourrait être ? insista Maeldran.

L’homme haussa les épaules, mais son regard fuyant suggérait qu’il en savait peut-être plus qu’il ne voulait l’admettre.

—  Les gens parlent, capitaine. Mais moi, je ne fais que garder mes moutons.

Maeldran posa une main rassurante sur l’épaule du berger.

—  Nous noterons ce que vous nous avez dit. Si nous en avons l’occasion lors de nos rondes, nous irons voir. En attendant, si ces lueurs réapparaissent, rentrez vos bêtes et fermez bien votre porte. Mieux vaut être prudent.

Au retour, Valclarté leur parut étrangement réduite. Chaque sortie au-delà des murs donnait une impression troublante. On partait d’une cité solide, on revenait vers quelque chose qui semblait soudain fragile et petit. La Taverne du Martinet ouvrait déjà ses volets, laissant s’échapper l’odeur chaude de ragoût et de pain grillé. Un charretier à la barbe tressée, Havel, que tout le monde appelait Main-forte, y tenait conversation avec Torven, le forgeron au crâne rasé. Leurs voix se mêlaient au crépitement du feu de cheminée.

—  Ces lueurs à l’ouest, ça ne me dit rien qui vaille, grondait Havel en faisant tourner sa chope entre ses mains calleuses. Mon cheval refuse de prendre ce chemin-là depuis trois jours. Les bêtes sentent les ennuis avant nous.

—  Les bêtes sentent tout et n’importe quoi, rétorqua Torven en crachant dans les braises. Hier, mon chat s’est battu contre son ombre pendant une heure. Ça ne veut rien dire.

—  Peut-être. Mais quand les marchands évitent une route, moi je commence à m’inquiéter. Moins de passage, c’est moins de pièces dans ma bourse.

Ils se turent en apercevant Lyarra et Maeldran franchir le seuil. L’air chargé de fumée de pipe et l’odeur de bière aigre leur rappelèrent aussitôt pourquoi cette taverne était le cœur battant de la cité.

—  Continuez, dit Lyarra en s’approchant du comptoir. Les routes ont besoin de charrettes, et les charrettes ne roulent pas dans le vide. Je préfère vous entendre débattre que d’entendre quelqu’un prétendre tout savoir.

Havel lui avança une chaise d’un coup de botte, avec cette politesse bourrue des gens qui font tourner une ville à la force de leurs bras.

—  Madame la Main, fit-il avec un sourire en coin. On parlait justement des étrangetés qui rôdent à l’ouest. Torven pense que c’est du vent, moi je dis que quand les chevaux rechignent, c’est qu’il y a une raison.

—  Et les marchands ? demanda Maeldran en posant sa lance contre le mur. Ils confirment vos craintes ?

Torven renifla et but une gorgée avant de répondre.

—  Trois caravanes ont fait demi-tour cette semaine. Elles prétendent que la route « sent mauvais ». Comme si une route pouvait sentir quelque chose d’autre que la boue et le crottin.

—  Justement, grogna Havel. Quand une route change d’odeur, c’est qu’il s’y passe quelque chose de nouveau.

—  Si ces rumeurs cachent quelque chose de réel, déclara Lyarra en acceptant la chope que lui tendait Havel, nous irons voir avec nos lances. Et si ce ne sont que des ombres, nous leur apprendrons à rester dans les bois. Je parlerai de tout cela au roi Doltan.

—  Voilà qui est parlé ! approuva Havel en levant sa propre chope.

Maeldran, qui était resté silencieux jusque-là, posa sa main sur le pommeau de son épée.

—  Mes hommes ont senti la même chose que vos apprentis, Torven. Une tension dans l’air. Et le berger que nous avons croisé aujourd’hui… il avait peur de quelque chose, pas juste des bruits de forêt.

Torven cracha dans le feu, faisant grésiller les braises.

—  Alors il faudrait peut-être renforcer les patrouilles du côté ouest.

—  Sa Majesté voudra certainement être informée de tous ces détails, acquiesça Lyarra.

Les quatre se regardèrent en silence. Même dans la chaleur de la taverne, un frisson sembla parcourir l’assemblée.

Le lendemain matin, Lyarra fit son rapport à Doltan. Les rumeurs de l’ouest, les chevaux qui refusaient certains chemins, les observations du forgeron, les craintes du berger, tout fut consigné avec cette précision méthodique qui avait fait sa réputation. Le roi écouta sans l’interrompre, ses doigts tambourinant lentement sur la table des cartes.

—  Il nous faut plus d’informations, déclara-t-il finalement. Mais d’abord, écoutons ce que nos gens ont à dire.

C’est ainsi que fut convoqué le premier conseil qui suivit. Il n’eut rien des grandes assemblées que chantent les poètes. Une table, sept chaises, de l’encre qui refusait de sécher dans l’air humide. Un magistrat maigre comme une plume, la toge droite. Deux représentants de quartiers, dont une femme aux mains farineuses et à la voix ferme. Maeldran. Torven, qu’on avait forcé à se laver les avant-bras. Et Doltan, qui n’occupait pas le trône, mais un banc en bout de table, parce qu’un roi n’a pas besoin d’être plus haut quand il écoute.

—  Les témoignages convergent tous vers l’ouest, commença le magistrat en consultant ses notes. Le berger de la colline aux chênes, les marchands qui font demi-tour, les observations de maître Torven… Je recommande des contrôles renforcés aux portes et l’interdiction des routes occidentales.

Une femme aux mains farineuses, Mira la boulangère, secoua la tête avec vigueur.

—  Des contrôles, ça rassure les contrôleurs, pas les bourses. Si on ferme l’ouest, on coupe la moitié de nos approvisionnements. Mes fournisseurs de farine viennent de là-bas. Plutôt que d’interdire, allez voir ce qui s’y passe vraiment.

Maeldran se pencha en avant.

—  Mes hommes sont prêts à y retourner. Mais cette fois, en force. Ce qu’a vu le berger mérite qu’on s’y intéresse de près.

Doltan resta silencieux un moment, pesant les arguments de chacun. Ses doigts tambourinaient doucement sur la table.

—  Nous irons, décida-t-il finalement. Mais pas pour chasser des ombres ou chercher la gloire. Nous irons voir si ces peurs ont des racines solides.

Il croisa le regard de Maeldran.

—  Capitaine, combien d’hommes pouvez-vous mobiliser pour des patrouilles renforcées vers l’ouest ?

—  Une vingtaine, Sire. Mais il faudra organiser les rotations pour ne pas épuiser les troupes.

Lyarra leva les yeux de ses notes.

—  Deux patrouilles qui se relaient, une courte pour les abords immédiats, une autre qui pousse plus loin. Si elles se croisent régulièrement, les habitants prendront l’habitude de les voir.

—  Combien de temps pour mettre tout cela en place ? demanda Doltan.

—  Trois jours, répondit Maeldran sans hésiter.

—  Faites.

Quand Maeldran se leva pour organiser ses patrouilles, Lyarra l’interpella.

—  Capitaine, j’aimerais accompagner la mission de reconnaissance.

Maeldran fronça les sourcils, mais c’est Doltan qui répondit.

—  C’est dangereux, Lyarra. Nous ne savons pas ce qui nous attend.

—  Justement. Mes cartes de cette région datent de deux ans. Si quelque chose a changé là-bas, je dois le voir de mes yeux. Et puis… qui d’autre ici connaît chaque sentier, chaque raccourci vers l’ouest ?

Le roi la regarda un long moment, puis hocha la tête. Il connaissait assez Lyarra pour savoir qu’elle n’abandonnait jamais une idée une fois qu’elle l’avait saisie.

Le deuxième matin, ils partirent plus loin. Le ciel restait gris, chargé d’humidité, et les chevaux soufflaient fort dans les côtes. Le chemin quitta bientôt la craie pour s’enfoncer dans une terre plus sombre, puis devenir rocailleux. Des corneilles les accompagnèrent un moment en croassant, avant de retourner vers leurs nids. Un nuage de moucherons se mit à les harceler au bout d’une heure de marche. Lyarra se surprit à mesurer mentalement les distances entre chaque repère, à noter l’angle des pentes. Sa manie de cartographe ne la quittait jamais, même dans ce genre d’expédition.

Ce fut un cri, pas un mot, qui les fit presser le pas. Un son sec, animal, à la fois proche et lointain – il montait d’un vallon où les haies s’étaient épaissies en muraille verte. Maeldran leva la main pour arrêter la troupe. Ils descendirent en silence, les chevaux nerveux sous leurs cavaliers tendus. Il y a, dans chaque troupe, un moment où les hommes se regardent en sachant que les visages ne seront plus les mêmes après. Pour certains, ce changement ne sera qu’un retrait du sourire. Pour d’autres, une cicatrice du front au menton. Pour quelques-uns, l’absence. Lyarra sentit ses doigts chercher instinctivement le bord de ses cartes à travers la toile de sa besace, comme si ces lignes tracées pouvaient encore la guider dans l’inconnu qui les attendait.

Le crépuscule tombait déjà quand ils atteignirent le vallon suspect. L’air y était plus lourd, chargé d’une odeur métallique mêlée au parfum rance des feuilles mortes. Des bourdonnements étranges montaient d’entre les racines, et quelque chose semblait s’arracher à la terre par à-coups nerveux.

—  Boucliers en avant, murmura Maeldran.

Ce qui émergea des fourrés n’avait rien de naturel. Le cliquetis métallique de leurs pas sur les pierres résonnait comme des coups de marteau désordonnés. Ces créatures n’étaient ni loups ni sangliers, mais des assemblages vivants où la chair pâle se mêlait au métal terni. Leurs carapaces de cuivre protégeaient leur dos et leurs flancs, mais laissaient apparaître des zones de peau blanchâtre aux articulations et au ventre. L’air se chargea soudain d’un goût âcre, métallique, qui collait à la langue. Elles bougeaient par saccades, leurs jointures organiques grinçant contre le métal dans un concert discordant. Aucune main humaine n’avait créé ces abominations, elles semblaient surgies d’un cauchemar de forgeron, œuvre d’un monde qui aurait oublié ses propres règles. Les créatures étaient en train de dévorer quelque chose, les restes d’un cerf à en juger par les bois épars. Dérangées dans leur festin, elles se redressèrent d’un mouvement saccadé, leurs mâchoires métalliques encore dégoulinantes.

—  Tenez la ligne ! ordonna Maeldran d’une voix tendue. Elles attaquent sur les côtés.

La première créature percuta les boucliers dans un fracas de métal contre métal, résonnant comme une cloche fêlée. La seconde contourna la ligne avec une agilité féline avant de se jeter sur la jambe d’un soldat. Une troisième bondit par-dessus les têtes et atterrit sur Maeldran, ses griffes cherchant les joints du cuir. Le capitaine jura entre ses dents, plus par surprise que par peur. Derrière la ligne, les archers bandèrent leurs arcs, visant instinctivement les zones de chair nue aux articulations, là où le métal laissait place à la vulnérabilité.

Lyarra ne sut jamais combien elles étaient exactement. Assez pour mettre à l’épreuve la détermination d’une troupe, pas assez pour la briser. Au plus fort de la mêlée, le martèlement de sabots résonna depuis la route. Doltan apparut au galop, flanqué de sa garde rapprochée.

Un fermier avait fini par apercevoir une de ces créatures en plein jour, dévorant sa chèvre. Fou de terreur, il avait couru jusqu’à Valclarté pour alerter le roi, mais la patrouille était déjà partie. Doltan n’avait pas hésité une seconde : si ses hommes, et sa Main, affrontaient de tels monstres, il ne resterait pas les bras croisés dans son château.

Le roi mit pied à terre sans un mot. Il dégaina son épée d’un geste fluide et l’éleva devant lui, non comme une arme de guerre, mais comme un symbole, la promesse que l’ordre ne reculerait pas devant le chaos.

—  Resserrez les rangs ! cria-t-il en se portant aux côtés de Maeldran. Sa garde se déploya rapidement, leurs lances formant un mur d’acier.

Une créature bondit vers le roi, ses griffes étincelant dans la lumière déclinante. Doltan pivota avec une économie de gestes, sa lame traçant un arc précis qui trancha net l’une des pattes hybrides. La bête s’effondra en crachant un liquide noirâtre, ses articulations métalliques grinçant une dernière fois.

— Poussez ! ordonna Doltan. N’en laissez aucune s’échapper !

Encouragés par la présence royale, les soldats redoublèrent d’ardeur. Les dernières créatures tombèrent sous les coups répétés, leurs carapaces se fissurant comme de la poterie brisée. Quand les premiers rayons du soleil percèrent la canopée, ils vinrent se refléter sur les fragments de métal cuivré éparpillés dans la clairière.

—  Il faudra envoyer Torven examiner ce métal, murmura Lyarra en s’approchant des dépouilles. Ce bronze pourrait nous apprendre beaucoup de choses.

Doltan hocha la tête, essuyant sa lame sur l’herbe humide.

—  Et nous assurer qu’aucune autre de ces… choses ne rôde dans les parages.

Les jours suivants apportèrent une paix nouvelle à Valclarté. La ville respirait plus librement, comme si elle venait de passer une épreuve qui l’avait rendue plus sûre d’elle-même. Les patrouilles trouvèrent leur rythme régulier, les sentinelles saluaient les voyageurs d’un geste détendu. Les marchands osèrent de nouveau emprunter les routes de l’ouest, leurs charrettes ramenant avec elles le bruit familier du commerce. Dans les tavernes et les ateliers, on entendait des mots qui changeaient tout : « nos soldats », « notre roi ». Ces pronoms simples tissaient quelque chose de neuf, l’orgueil d’appartenir à ce royaume en construction. Doltan grandissait dans son rôle jour après jour. Lyarra le voyait lors des audiences du matin, ses gestes plus assurés, sa voix plus ferme, cette autorité qui ne se force plus mais qui vient naturellement.

Cette confiance nouvelle se lisait dans mille détails quotidiens. Les sentinelles finirent par reconnaître au premier coup d’œil les silhouettes familières : les charrettes d’herbe des fermiers, l’allure chaloupée des marchands, même l’odeur particulière des mulets chargés de sel. Les juges n’avaient plus besoin de hausser la voix pour se faire entendre – un différend de bornage ici, une dette contestée là – car quand les gens font confiance à la justice, elle peut parler doucement. On empierra un gué pour éviter que les chevaux glissent, on redressa une grange que l’hiver avait fait pencher. Une querelle de voisinage qui traînait depuis des mois trouva sa solution sous les branches d’un vieux chêne, sans qu’il soit besoin d’enfermer personne.

Doltan et Lyarra observaient cette transformation avec une satisfaction discrète. Le roi découvrait le plaisir simple de voir ses décisions porter leurs fruits dans la vie quotidienne, tandis que Lyarra notait dans ses carnets non plus des routes incertaines, mais les chemins solides d’un royaume qui prenait forme. Valclarté apprenait à vivre, non pas dans une paix parfaite, mais dans cette capacité précieuse à résoudre ses difficultés.

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