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Prologue – Aelion, La Main et Le Roi

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J’écris pour que l’on se souvienne. Les royaumes s’éteignent deux fois, quand leurs murailles s’effondrent, puis quand leurs récits se taisent. Que Valclarté et ceux qui l’ont élevée de leurs mains ne s’effacent pas dans ce second néant. Ma plume ne cherche ni l’éloge ou le blâme, elle ne s’imbibe d’encre que dans le but de tendre un fil entre notre passé, notre présent et notre avenir. Si parfois l’encre chancelle et que les mots tremblent, sachez que cela vient de ma main qui se souvient et non la plume qui ment.

Le monde où s’ouvrit notre destin se nomme Aelion. Les cartographes, que l’on croit sérieux parce qu’ils tracent droit, hésitent pourtant à en cerner les frontières. À l’est, Aelion s’ébrèche en falaises sombres et en criques d’ardoise sur une mer où la houle roule encore la cendre d’anciennes guerres. À l’ouest, les forêts montent comme des cathédrales : profondes au point d’avoir leurs propres vents, leurs propres prières, et des chemins qui vous reconduisent à votre faute si vous manquez de respect. Au nord-ouest, les collines se dressent en montagnes aux pics blancs, tandis que leurs flancs s’ouvrent en gueules pour révéler les Souterrains, monde sous le monde, plus ancien que nos lois, où les stalactites pendent comme des épées immobiles et où l’eau sait des chants que nous avons oubliés. Au sud enfin, s’étendent les terres noires où la fumée ne dort jamais, domaine de ceux qui ont oublié le rire.

Aelion ne se content pas d’être un décor : il parle. Par les vents qui hurlent depuis les confins glacés, par les traces sinueuses imprimées dans la boue ocre des chemins, par le tremblement affolé d’un feu sous un porche de pierres quand passe une armée.

Les hommes n’y sont pas les seuls peuples. Il y a les Nymphes aux cheveux tressés de lierre et de rosée, gardiennes tatillonnes de clairières baignées d’une lumière verte que nul décret ne fonde, patientes et fières, qui nous apprendraient l’attention si nous n’étions pas si pressés. Les Scinques, créatures démoniaques à la peau écailleuse couleur de sang séché, sorties des marais orientaux aux eaux croupissantes. Il y a, sous la pierre, des cités aux noms rudes où les lampes portent autant l’odeur de suie que de lumière. Les mercenaires sans serment, qui portent leur loyauté à la ceinture avec leur bourse, pesant l’une contre l’autre à chaque contrat. Et tant d’autres créatures peuplent ces terres qu’aucune chronique ne pourrait en épuiser le nombre ni la nature.

Au cœur des Plaines Solastines, les Solastins se reconnaissaient au premier regard. Leurs cheveux d’or, blonds comme les blés neufs ou châtains si clairs qu’ils semblaient garder l’aube au creux des mèches, brillaient comme un signe.  On murmurait qu’ils étaient froids, inflexibles, ces gens qui parlaient à mi-voix, ces hommes qui ne revenaient jamais sur une parole donnée. Mais ceux qui partageaient leurs frontières, ils honoraient non pas la loi qui divise, mais celle qui rassemble.

Je suis née loin des salles où l’on décide ces choses.

Ma première ville s’appelait Briselonde, un port serré dans une anse de schiste au sud-ouest d’Aelion, sur les rivages battus par les embruns, où l’on apprenait l’odeur du goudron avant celle des épices ou des étals. Les soirs de tempête, quand les navires se débattaient dans le port en grinçant contre leurs amarres comme des bêtes enchaînées, ma mère préparait ses tisanes : « Pour les nerfs qui lâchent et les chairs qui saignent », disait-elle en broyant ses racines. Mon père, capitaine de guet, partait arpenter les quais malgré la pluie battante. Une fois, je l’ai vu rester toute une nuit à organiser un sauvetage, trempé jusqu’aux os. Au matin, quand je lui demandai pourquoi il n’était pas rentré, il me répondit simplement : « Un homme de devoir ne regarde pas la pendule quand les vies sont en jeu. » Cette parole m’apprit que l’autorité se mesure aux sacrifices, et la justice au dévouement.

Je dois à Briselonde mes premières cartes, des lignes au charbon tracées sur l’envers d’un sac, des croquis de courants, des notes qui sentaient l’iode. Un maître cartographe de passage, Maëlys de Vaelmont, m’emmena comme apprentie jusqu’à l’école de Sarn, où l’on vous corrige les doigts quand ils vont plus vite que la pensée, et l’esprit quand il simplifie le monde. « Une carte ment toujours un peu », me dit-elle le premier jour, « mais elle ne doit jamais trahir celui qui s’y fie. » J’y appris que les traits entraînent des conséquences : aucune frontière n’est innocente.

Le jour où l’on vint me chercher pour Valclarté, je portais encore la poussière des chemins sur mes bottes. Le messager me trouva dans un relais, à corriger les erreurs d’une carte murale sous l’œil inquiet de l’aubergiste.

—  Vous perdrez des clients avec ça, lui disais-je en pointant une rivière tracée au mauvais endroit. Les voyageurs croiront trouver de l’eau là où il n’y en a pas.

C’est alors qu’une ombre tomba sur la table. Le messager posa un sceau de cire claire, frappé d’un soleil à huit rais, juste à côté de mon doigt encore posé sur la carte fautive.

—  Le Roi Doltan Solarion vous demande, Lyarra Solwen. Vous avez envoyé une correction à ses cartographes royaux. Une lettre plutôt directe semble-t ’il.

La mémoire me revint d’un coup. J’avais vu leurs cartes officielles dans une maison de poste, avec un passage de montagne marqué praticable alors qu’un éboulement récent l’avait rendu mortel. Ma plume avait couru plus vite que ma prudence. L’aubergiste grommela en rinçant un gobelet.

—   Les rois ne demandent pas, ils exigent.

—  Parfois, ils demandent, répondit le messager avec un sourire en coin. Surtout quand on vient de sauver une patrouille de vingt hommes.

Après avoir fini par accepter, le messager me guida sur les routes du royaume, jusqu’aux portes de la cité royale.

 Valclarté ressemblait à une promesse encore rêche, ses remparts portant les stries du ciseau comme des cicatrices fraîches. Dans la salle des plans, les cartes dormaient sous des pierres plates. Au milieu d’elles se tenait un homme qui n’avait nul besoin d’un trône pour qu’on le reconnaisse roi. Doltan Solarion était debout, ma lettre à la main, et quand ses yeux se levèrent vers moi, je compris pourquoi les hommes le suivaient. Ce n’était ni sa taille ni ses vêtements simples, mais plutôt cette façon qu’il avait de vous regarder comme s’il vous connaissait déjà, et comme si votre réponse importait vraiment. Ma langue, d’ordinaire si prompte, hésita une seconde avant que mon tempérament reprenne le dessus.

—  Vos cartographes royaux dessinent-ils leurs routes depuis leurs chambres, Sire ?

Son sourire me prit au dépourvu, il n’était pas condescendant, mais curieux.

—  Vos corrections arrivent vite. Cette histoire de passage de montagne, mes éclaireurs confirment l’éboulement. Vingt hommes auraient pu y laisser la vie.

—  Les cartes mentent quand les cartographes ne marchent pas, répliquai-je.

—  Et vous, vous marchez beaucoup ?

—  Assez pour savoir que la montagne change plus vite que les parchemins. Et que les bergers voient des choses que les scribes ignorent.

Il hocha la tête lentement.

—  Mes conseillers m’ont dit que votre lettre manquait de… respect.

L’indignation me fit retrouver ma langue.

—  Vos conseillers préfèrent-ils le respect aux soldats vivants ?

Il y eut un silence. Ses yeux ne me quittaient pas, comme s’il jaugeait autre chose que ma réponse.

—  Apparemment, dit-il avec un demi-sourire. Mais pas moi.

—  Il désigna la grande carte étalée devant nous.

—  Mais moi, j’ai besoin de cartes qui disent la vérité. Aelion est vaste, et chaque erreur coûte des vies.

—  Les cartes mentent quand les cartographes ne marchent pas, répliquai-je.

—  Alors marchons ensemble. Voulez-vous corriger mes cartes ?

—  Et vos conseillers ?

—  Si nécessaire.

Au début, je ne corrigeais que les cartes qu’on m’apportait. Fidèle à ma méthode, je continuais d’arpenter les contrées pour que mes traits restent précis et vivants, contrairement aux autres cartographes qui ne sortaient de leur bureau que pour rentrer chez eux. Plus le temps passait, plus la confiance de Doltan grandissait. Il commença à me consulter sur des questions qui dépassaient mes cartes, le choix d’un campement, la fiabilité d’un guide, la sagesse d’une route plutôt qu’une autre. Mes corrections s’étendaient des distances aux décisions. Valclarté finit par me nommer conseillère, puis je devins la Main du roi. Je découvris vite que régner s’apparent à une somme de gestes simples. Un royaume ne naît pas au son des trompettes, mais dans les heures grises où l’on répare un toit, où l’on règle une querelle de voisins, où l’on choisit le bon homme pour la bonne tâche.

Les Solastins n’avaient pas attendu Doltan pour être fiers. Avec lui, ils apprirent à être justes sans faiblir. Il parlait peu aux foules et presque jamais aux rumeurs. Il préférait la voix mesurée d’un juge au milieu d’un marché, la main levée qui apaise plutôt que l’épée qui tranche, le chemin sage qui contourne la difficulté plutôt que l’entêtement qui s’y enfonce. Certains y virent de la mollesse. Ils découvrirent plus tard que la clémence peut être plus redoutable que la violence.

Voici ma peinture d’Aelion : une terre où peuples et créatures tracent leurs destins, où s’étendent des mers d’ardoise et se dressent des forêts-cathédrales, où sous nos pieds dorment encore des cités enfouies.

L’aube se lève sur Valclarté. Mes cartes sont prêtes, ma plume affûtée. Il est temps de raconter comment un royaume a appris à tenir debout face aux vents de l’histoire.

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